Lévi-Strauss : la fin d’une ère

•7 novembre, 2009 • Laisser un commentaire

Il y a une semaine, Claude Lévi-Strauss disparaîsait.

Avec lui, c’est toute une ère qui s’achève. Avant d’être un penseur essentiel, Claude Lévi-Strauss était un symbole.

Dans sa réflexion comme dans sa présence, il appartenait à la succession de ces découvreurs et penseurs du monde qui n’ont plus d’héritier ou tout du moins pas d’héritier à la réflexion aussi ouverte sur le monde et sur l’humanité.

Freud, Jung, Bourdieu pour ne citer qu’eux, voilà notamment dans quelle continuité s’inscrit le travail et la pensée de l’homme.

La disparition de Claude Lévi-Strauss fait l’effet d’une horloge qui s’arrête, et ne reprendra jamais plus.
Le dernier penseur vivant de l’humanité dans son intégralité n’est plus ;  seul l’humain reste encore à notre portée, et cela semble trop peu.

Merci.

Pages nocturnes (21) – C. G. Jung

•2 novembre, 2009 • Laisser un commentaire

Il y a des livres que l’on ferme à regret. Des livres qui, s’ils ont de rares équivalents, en ont trop peu. Certains vous agrippent par leur style radical et sans concession, d’autres vous plongent dans un amoncellement novateur, d’autres enfin vous font trembler d’émotion.

Pour le coup, c’est par la profondeur de sa réflexion que le livre de Carl Gustav Jung, Métamorphoses de l’âme et ses symboles fait preuve d’intensité. Outre un style visant à l’essentiel de manière claire et de la façon la plus exhaustive possible, c’est rarement qu’une réflexion s’est proposée d’établir une théorie de l’humanité aussi englobante.

A côté de Jung, le Totem et tabou de Freud fait pâle figure et les Tristes tropiques de Lévi-Strauss demeurent encore en deçà.  Ce que Jung se propose de démontrer tout au long de ces 700 et quelques pages, c’est l’existence de connections symboliques entre les hommes, par-delà le temps et l’espace, au travers de la symbolique des religions, des contes et autres mythes. Ce qu’il appelle “Inconscient collectif”, lançant un magistral pied de nez à son mentor, Freud, en élargissant le champ de la psychologie bien au-delà du cas individuel, offrant de mettre en lumière toute une série de récurrence et de thèmes partagés non plus par l’humain, mais par l’humanité.

Des contrées africaines jusqu’au sommet de l’Olympe, des pyramides égyptiennes aux froids nordiques, des contrées mexicaines aux terres bibliques, Jung parcourt le monde et ses mythes, s’appuyant à l’origine sur un cas individuel – une certaine Miss Miller – dont il étend perpétuellement le champ d’analyse.

Controversé par les Freudiens mais également descendu en flèche par les institutions religieuses (car entre affirmer que l’inconscient collectif s’exprime dans la symbolique de toutes les religions et en venir à dire que toutes les religions se valent, voire que Dieu n’est somme toute qu’un élément de la psyché, il n’y a qu’un pas – que Jung ne franchit pourtant pas, paradoxalement) – le Vatican a interdit la lecture de Jung pendant un temps, tandis que la sexualité récurrente présentée par Freud ne les émouvait pas plus que ça dans le même temps -, la théorie jungienne semble pourtant incontournable et magistrale dans sa démonstration.

Un très grand livre, piédestal d’une série de concepts psychologiques, mais à portée théologique,anthropologique, historique.
Tout simplement à l’échelle de l’humanité, donc bouleversant. Sans doute l’un des trois plus grands essais qu’il m’ait été donné de lire à ce jour.

“Quelle sera l’issue entre le Scylla de la négation du monde et le Charybde de son affirmation ?”

“Psychologiquement, Dieu est le nom donné à un complexe représentatif groupé autour d’un sentiment très puissant.”

“On accuse la psychologie d’être une fantaisie malsaine, alors qu’il serait si facile, d’un simple regard jeté sur l’histoire des religions et des mœurs antiques, de voir quels démons recèle l’âme humaine.”

“Le mythe, c’est ce dont un Père de l’Eglise dit : « Quod semper, quod ubique, quod ad omnibus creditur » [Ce qui est cru toujours, partout et par tous], de sorte que celui qui croit vivre sans mythe ou en dehors de lui est une exception. Bien plus, il est un déraciné sans relation véritable avec le passé, avec la vie des ancêtres (qui continue en lui), ni avec la société humaine contemporaine.”

Apologie de la Déraison (10)

•1 octobre, 2009 • Laisser un commentaire

- La seule véritable religion est celle qui fait frémir le corps en le prenant aux tripes, celle qui saisit au plus profond du coeur et de l’âme. Elle traverse les cinq sens et, suprême vibrato, entraîne l’être dans son unicité indivisible.
Le seule véritable religion est vie, elle est art ; elle est. Elle est, et ne réclame en aucun cas des spéculations sur le passé, l’avenir, ou l’ailleurs. Elle se contente du ici, du maintenant, et offre la transcendance.
Elle est l’adéquation du corps et de l’âme à son paroxysme.

- Je l’écoute. Il parle d’accomplissement, de la satisfaction qu’il y a à réussir, de l’estime que l’on y acquiert.
Je vois ce qu’a permis cet accomplissement dont il parle, cet accomplissement dont par le passé il a fait un but et jamais un moyen. J’en vois le résultat et, je songe alors que je ne veux de cet accomplissement ni comme but ni – sans doute – comme moyen.

- La littérature est une ode au drame ; il est en effet normal que l’écrivain trouve plus de choses à dire sur l’obscurité – qui permet l’ombre – que sur la clarté, qui pour sa part se contente d’être monochrome.

- Toute création originale implique la destruction. Il faut détruire ce qui a été pour produire quelque chose qui n’a pas encore été, assimiler ce qui précède pour ne pas commettre l’erreur de le reproduire en prétendant être le premier.
La destruction, dans ces conditions, est donc une connaissance. Elle est partie intégrante de la création, si elle n’en est pas jusqu’à l’élément essentiel.

- La grandeur s’atteint en accomplissant non par ce que l’on est, mais parce que l’on est.

Rallumez le moteur

•28 septembre, 2009 • Laisser un commentaire

Plusieurs semaines de silence. Il est temps d’y mettre un terme, doucement.

Alors, un coup dans l’embrayage, ça patine un peu, les crachats sous le capot ont du mal à devenir un ronronnement régulier. Quelques coups d’accélérateur, et on repart sur la route, avec quelques notes en prime et autres joyeuseries à venir.

Donc à très bientôt tous, je reprends du service sous peu, très peu !

En direct du festival (7) – L’atelier d’écriture

•24 juillet, 2009 • Laisser un commentaire

Trois archétypes de la littérature qui se rencontrent pour discuter littérature et sexe, voilà qui a de quoi séduire. C’est signé David Lodge, et le texte a de quoi être efficace, drôle, voire même jouissif quand la baise s’immisce dans les discussions sur l’écriture. Ca part dans tous les sens, et pour l’occasion l’ensemble est porté par cinq acteurs au charisme communicatif ; la pièce ne prétend pas au grand art, juste à un bon moment où l’on rit régulièrement.

Et en l’occurrence, ça fonctionne. Un très bon moment de théâtre proche par certains aspects de Feydeau, le côté « Lettres » en plus – qui permet quelques réflexions tout en justesse au passage sur Salinger, Beckett ou d’autres classiques.

En attendant, ce sont des doubles rappelant Paul Auster, Mary Higgins Clark et un nouveau romancier à la veine littéraire insupportable de nombrilisme qui se croisent, face-à-face ou à l’horizontale, pour le bonheur des spectateurs.

En direct du festival (6) – Antigone

•24 juillet, 2009 • Laisser un commentaire

Jouer Sophocle. Tentative dangereuse. Replonger dans la Grèce antique en essayant de renouer avec son héritage n’est pas une chose aisée.

Avec masques grecs et costumes afghans tout en sobriété, la troupe de cinq acteurs nous entraîne vers cette tradition oubliée, y joignant par ici un brin de chants en Grec ancien, par là quelques jeux du corps tout en dynamisme ou en suggestion doucereuse, donnant un aspect intime, à la limite de l’érotisme des corps dans leur vérité, sensation renforcée par la force percutante de Sophocle.

Plus de deux millénaires ont passé, mais que ce soit le texte ou la façon de l’interprété, rien n’a vieilli. Par la justesse et la sobriété, le trait est percutant, mené de main de maître par une diction claire, un rare accompagnement musical et un ballet corporel troublant. Les personnages ne prennent pas vie de façon réelle comme l’entend le théâtre contemporain, pourtant, les planches s’oublient : le spectateur est là, plongé dans la folie du pouvoir de Créon, la révolte d’Antigone et les jeux des êtres secondaires qui tournoient autour de l’affrontement bipartite entre le cœur et le pouvoir.

Sans conteste la meilleure pièce croisée jusque là, un moment merveilleux qui entraîne son public à des siècles de là, dans la respiration saccadée de la mythologie tragique. Du grand art.

En direct du festival (5) – L’étranger

•24 juillet, 2009 • Laisser un commentaire

L’étranger, celui joué le matin au théâtre Pulsions (deux représentations du texte de Camus sont en effet proposées au sein du festival cette année), nous propose un pari risqué : affirmer l’œuvre clé d’Albert Camus par l’intermédiaire d’une seule personne.

Meursault a rarement été aussi pathétique. Pitoyable même, éteint et dépassé qu’il semble être dans les premières minutes de l’adaptation théâtrale. Son « Aujourd’hui maman est morte » sonne dans une absence complète, un détachement livide. Et puis, Meursault prend vie, ainsi que les personnages qu’il croise, tous plombés par le soleil d’Alger, et Meursault s’enfonce peu à peu dans le cercle vicieux, condamné pour un meurtre, condamné parce qu’il n’a pas pleuré lors de l’enterrement de sa mère.

Tout ce monde prend vie derrière le même visage, assisté d’un décor minimaliste : un costume, quatre chaises et un filet de sable en carré. Il n’en faut pas plus pour faire résonner le roman, jouer habilement avec l’espace et le décor pour suggérer des lieux, peindre un corps, détruire l’ordre banal des choses qui débute l’œuvre en matérialisant la condamnation de Meursault par quelques traînées ensablées.

Pendant une heure quarante, un seul acteur, un seul texte, et une sobriété plus qu’à propos pour traiter L’étranger, pour faire vibrer le texte en offrant une relecture où les détails, où la simplicité originelle de Camus trouve toute sa dimension et fait réaliser non plus seulement le brio d’un acteur mais la dimension poignante du texte initial qu’une première lecture ne dévoile pas toujours aussi intensément.

En direct du festival (4) – Vous plaisantez, M. Tanner

•24 juillet, 2009 • Laisser un commentaire

Il arrive qu’une œuvre ne trouve pas tout de suite le média où elle peut s’épanouir au mieux. Le livre de Jean-Paul Dubois laisse un peu cet arrière-goût : l’afflux du comique de situation en vient à faire regretter au lecteur que la simple lecture ne puisse rendre dans toute sa dimension le potentiel comique évoqué.

Alors, lorsque ledit livre est transposé au théâtre, cela laisse présager du bon. Et pour cause ! Un seul acteur enchaîne à toute vitesse les différents corps de métier rencontrés par le fameux M. Tanner, ainsi que Tanner lui-même, narrateur d’une série de déboires tous plus comiques les uns que les autres. Du plombier à l’électricien en passant par le jointeur ou le couvreur, tous les corps de métier y passent, dans une avalanche de fous rires selon les tics, les défauts de chacun, et les origines prédominantes (catholique russe forcené, marocain à tendance orgasmique dans son travail ou français obsédés par un navet de Las Vegas notamment)…

Rythme effréné pour survoler l’intégralité de ces types d’un jour, servi par une mise en scène où le théâtre prend toute sa dimension, proposant un décor riche en trouvailles, aux éléments complètement déjantés et incongrus. Un grand moment de comique, qui surpasse le texte original par ses avantages visuels.

En direct du festival (3) – Pas ; Berceuse ; Pas moi

•19 juillet, 2009 • Laisser un commentaire

Samuel Beckett. Auteur ô combien difficile. Le manichéisme à l’état pur. On aime ou on n’aime pas. Ca passe ou ça casse.

Avant tout, Beckett demande à être interprété sans défaillance. Il faut de grands acteurs pour jouer du Beckett. Et pour le coup, avec ce triptyque de courtes pièces, justice est rendue. Les trois dames qui monologuent ou dialoguent rendent amplement justice au dramaturge Irlandais franchisant. Le jeu de lumière est réglé au centimètre près, les intonations à la seconde près. C’est beau, c’est bien joué, c’est efficace, c’est grand.

…mais c’est du Beckett. Et ça, on ne changera pas la donne. La répétition, l’absurde, l’inutilité qui tourne en boucle ; ces trois scénettes sont dans le plus pur style de l’auteur, et en conséquence, si une partie du public est en extase, une autre partie de celui-ci (peut-être – sans doute ? – équivalente) est quant à elle plongée dans l’incompréhension. Les connaisseurs et amateurs s’y retrouveront pour leur plus grand bonheur ; les opposants à Beckett ne trouveront pour leur part que des arguments supplémentaires pour justifier de leur incompatibilité endémique avec le dramaturge.

En direct du festival (2) – Apologie de Socrate

•19 juillet, 2009 • Laisser un commentaire

Est-ce du théâtre ? La question peut sembler légitime ; il n’y a rien, à peine un terrain de sable, quelques vagues effets de lumière et de son. Socrate, rôle tenu par Manolis Michailides, se contente de brefs mouvements, d’un jeu de scène réduit au strict minimum…

Dis comme cela, on pourrait croire à une récitation au mieux, au pire à un raté théâtral. Bien au contraire ! La simplicité de l’ensemble renforce avec merveille le texte de Platon. Manolis Michailides, avec un sens de l’épure poussé au paroxysme et un sourire bienveillant qui éclaire son visage du début à la fin de la pièce nous embarque grâce aux sonorités ondulantes et musicales du Grec moderne vers un périple méditerranéen dans l’Athènes antique.

Pendant une heure, c’est à peine si les intonations de sa voix changent d’un décibel. Pourtant, pas une seule seconde on ne s’ennuie. Le moment est tout simplement magique. Le théâtre grec antique se prête à une cure de jouvence et, de la même façon que le propos ne semble pas avoir vieillit depuis près de vingt-quatre siècles, la sobriété initiale est de toute évidence toujours aussi percutante.

Vague ironie de Socrate affirmée par le sourire indéfectible de Michailides, douce ondulation de la langue étrangère qui invite le spectateur au voyage et à l’exotisme antique, l’ensemble de la pièce est un moment de bonheur pour le public.

On regrettera juste quelques imperfections dans le sous-titrage qui, sans venir gâcher la représentation, auraient néanmoins permis à la représentation d’atteindre la perfection si elles avaient été corrigées. Le moment demeure merveilleux malgré tout ; intime et délicieux.