« Les salops. Ils ont eu Cabu. »

•8 janvier, 2015 • Laisser un commentaire

Quelque part, sur une étagère, il y a un carnet à dessin. Dedans, il y a une page avec ma gueule crobardée en trois coups de crayon, « Merci ! » et une signature : Cabu. Un échange de bons procédés, entre le maître et l’admirateur, un soir de juin 2011…

Je n’ai pas dormi de la nuit. Depuis l’autre bout du monde, face à un fichu écran d’ordinateur, dans l’incapacité de faire quoi que ce soit, j’essaye tant bien que mal de combler le vide. Je mets deux image sur internet par ici, j’essaye de passer des coups de fil avec un Skype qui ne fonctionne pas, je discute brièvement avec deux ou trois amis et j’envoie quelques e-mails et SMS. Et ça ne suffit pas à combler le vide.

La nuit s’est passée à croiser l’information de différents sites internet, à espérer, à craindre,… Au début, il y a une attaque. Et moi qui réagit, à l’habitude face à un tel évènement, avec froideur, en analyste, pour essayer de comprendre qui a pu faire ça.

Charlie Hebdo, c’est moche. Des journalistes. Et puis, avec les minutes qui passent, qui deviennent des heures, les « journalistes » deviennent des dessinateurs, des caricaturistes. Ils deviennent des noms. D’abord Charb. Charb, que j’associe à peu d’images, mais dont les personnages à gros nez, avec leur couleur de Simpson me reviennent à l’esprit tandis que je regarde ce nom. Et puis il y a cet autre nom qui tombe. Cabu.

Putain. Pas lui. Pas Cabu. Pas ce bonhomme avec son air de gentil grand-père, pas ce type qui aimait tout le monde, sauf ceux qui étaient foutus de se prétendre différents. Cabu que j’avais entraperçu, si placide, si calme, avec son léger sourire qui de temps en temps venait poindre. Cabu avec sa gentille niaque, celle qui vous dit qu’elle emmerde le monde, et qu’elle vous aime tout en même temps.

Et puis les autres, que je connais moins, dont il me faut taper les noms dans le moteur de recherche pour retrouver des traits qui, s’ils ne sont pas familiers, sont au moins connus. Alors je regarde, je regarde ces dessins, ces photos pour penser à eux et puis, au bout d’un certain temps, pour commencer à sourire, à rire même, parce que c’est ce qu’ils ont toujours fait.

C’est ce qu’il faut faire aujourd’hui. Rire. Rire comme jamais. Parce que la déflagration d’un rire, ça fait plus de bruit qu’une détonation.

Et puis il y a les soubresauts. Ce putain de vague à l’âme, cette saloperie de tristesse qui me choppe tout à coup, et qui me fait chialer comme un môme furieux qui n’arrive pas à comprendre, qui n’arrive pas à accepter ce qui se passe.

Pas Cabu. Ils avaient pas le droit.

Mais c’est pas une question de droit. C’est comme ça. C’est la vie. C’est tout.

Par contre, aujourd’hui, y a une question de devoir. Un devoir que je me suis imposé : celui de sourire. Celui d’être heureux, de me réjouir. Me marrer avec eux, avec Wolinski, avec Cabu, avec Charb, avec tous les autres griffoneurs, crobardeurs, ratureurs de pages blanches et se foutre de la mort.

Et pour ça, il y a les vœux de Charb, qui nous rappelle qu’il y a jusqu’à la fin janvier pour les souhaiter. Il y a aussi Cabu, qui joue au patient sur son lit de mort à qui le psy (Dieu ? de la part de Cabu ? Et puis quoi encore !) demande ses dernières paroles et qui lui répond d’un air ennuyé : « C’est une bonne question, je vous remercie de me l’avoir posée… ».

Et dans les hommages, dans la masse monstrueuse, démentielle, merveilleuse, fantastique de dessins, il y a Banksy qui nous rappelle que notre crayon cassé en deux aujourd’hui, eh bien une fois qu’on aura pris le temps de le tailler, ça en fera deux demain.

Et puis il y a les petits haineux, ceux qui n’ont pas pigé qu’à la haine on ne répond pas par la haine. Soit parce qu’ils sont victimes de leur incompréhension, et c’est excusable, soit parce qu’ils sont trop cons, et ça, ça l’est moins.

Au hasard des commentaires sur un site, je croise celui-ci, qui résume bien le problème : « Que l’on ne s’y trompe pas: ceux qui condamnent les attentats en disant « oui mais ils sont allé trop loin » jouent du double langage, et font partie intégrante des fascistes qui soutiennent ces abominations. Il n’y a pas de « oui mais » pour la liberté d’expression. La religion est inférieure aux valeurs de la république, et doit se soumettre à la critique. »

Et le problème c’est qu’il y a nos enfiévrés, les bas du cerveau, qu’ils soient politiques ou religieux, ceux qui ne savent que condamner, haïr, rugir. Ceux qui oublient qu’au milieu de tout ce merdier, au milieu de toutes ces larmes, il y a quelque chose de beau : il y a le souvenir, il y a la mémoire, il y a l’union. Et il y a bien plus. Mais ça, il faut aussi le vouloir.

Alors hier, au milieu de mes larmes, avec ce mal de cœur et ces pensées qui se chamboulent, j’ai essayé d’appeler au siège de l’ennemi numéro un de Charlie, pour voir comment, dans les troupes du petit teigneux, on justifie déjà ses appels aux armes, quand à côté, y a la France qui chiale. Manque de bol, y a mon Skype qui marche pas, et la conversation se résume à des « Allô ? » lancés dans le vide. Rien ne me dit que mon interlocuteur aurait été plus loquace.

Sur une photo d’une place noire de monde, couverte par les petites lumières des bougies qui s’agitent, il y a ces mots, qui encore une fois, frappent juste, des mots qui font plaisir et qui rendent triste du même coup : « 7 janvier 2015 – 12 morts, 66 millions de blessés. » C’est beau la France parfois. C’est dommage qu’il faille en arriver là pourtant.

Quand j’ai su qu’ils avaient eu Cabu, j’y ai pas cru. D’ailleurs, j’y crois toujours pas. Parce que Cabu, on peut pas l’avoir. C’est un géant Cabu. Un monstre. Un monstre sacré. Et ses dessins, ils sont toujours vivants. Ils le seront demain. Et après. Je me suis réfugié dans les bras d’une allemande, en laissant s’écouler ma peine à grands flots.

Elle m’a recueillie dans ses bras, quand la panique s’est faite la plus forte. Quand il a fallu faire face à l’impossible. Et c’est un égyptien inquiet qui m’a appris la nouvelle, pour Charlie Hebdo. Et ça m’a travaillé, toute la nuit, à me dire : comment ? Comment, moi, à l’autre bout du monde, je peux faire quelque chose ? Comment, moi, devant un putain d’écran, je peux faire quelque chose ? Comment, moi, face à l’incohérence, à l’absurde, comment je peux malgré tout essayer de me réjouir, essayer d’être heureux, pour faire le plus beau putain de pied de nez dont on puisse rêver à ces cons ? Comment, aujourd’hui, m’assurer d’une petite pierre de plus dans l’édifice, que, non, Wolinski, Charb, Cabu, ils ne sont pas morts.

Alors j’ai fait ce qu’ils ont toujours fait. J’ai pris un crayon et une feuille. Et j’ai dessiné un Cabu. Un Cabu qui sourit avec ses dents un brin de travers, avec ses énormes lunettes rondes, ses yeux rieurs, sa touffe d’écolier paumé, et ses grosses joues merveilleuses. Avec quelques mots en dessous : « T’avais raison Cabu, un crayon, qu’est-ce que c’est chouette ! »

Un instant, j’ai failli écrire …qu’est-ce que c’est chouette comme arme. Heureusement, je ne l’ai pas fait.

Et du coup, ça m’a donné la réponse à ma question. Savoir quoi faire. Alors, à sept heures, je me suis précipité vers le magasin du coin, et j’ai raflé une cinquantaine de crayons gris. Et puis j’ai commencé à les distribuer autour, en commençant par un chinois.

C’est à cause d’un crayon gris que douze types sont morts. Mais le crayon gris, il est plus fort que la mort.

Hier, on a tenté de faire du mal à la liberté d’expression, à la liberté de la presse. Et honnêtement, je m’en fous, parce que ce sont des trucs que notre pays s’amuse déjà trop souvent à mettre à mal. Mais on a tenté de faire du mal à l’art. Et ça, c’est un truc que je peux pas laisser passer. Alors je suis allé distribuer mes petits crayons. Pour qu’ils aient des trucs à écrire, des trucs à dessiner, bref, pour qu’ils laissent une chance à demain de se construire. Un beau demain, plus beau qu’hier.

Putain Cabu. Tu vas me manquer.

 

L.T.  7-1-2015

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Une prise en passant (156)

•7 janvier, 2015 • Laisser un commentaire

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Paris, France, 22 juin 2011

 

Cabu, je ne t’oublie pas.

Merci pour ton boulot, merci pour ton trait de crayon, merci pour ta niaque et merci pour ta simplicité.

Cabu, croisé un jour le temps d’une rencontre aux côtés d’un autre géant, Plantu. Le temps de quelques sentiments croisés, des anecdotes de travail, des questions sur la limite entre journalisme et art, entre caricature et information…

Toi, Cabu, tu savais les franchir les limites. A répétition. Et à raison, bien sûr. T’étais un grand, un comme on en fait peu. Merci Cabu.

Fournée 2014

•1 janvier, 2015 • Laisser un commentaire

Fin de 2014 ; au rendez-vous annuel, coté série, 21 saisons diverses (du double épisode à la vingtaine passée), au compteur cinématographique, 139 films et enfin, 200 livres lus (du minuscule recueil de poésie de 20 pages au pavé de 1000 pages et quelques). Et ce score-là, je ne suis pas près de le répéter…

 

Dans les séries, à retenir dans la fournée annuelle :

– « Les Simpsons », saisons 13, 14 et 15. Arrivé à la 16, le niveau baissait violemment, j’ai lâché prise et remis à plus tard.

– « The Americans », saisons 1 et 2, qui se déroule en pleine guerre froide et revisite les tensions entre URSS et US, sur fond d’espionnage, à travers un couple d’agents du KGB qui joue à la famille américaine modèle. Certains épisodes sont de vraies perles (l’attentat contre Reagan revu et corrigé notamment), le générique en face à face des valeurs américaines et soviétiques est une merveille de réflexion sur la propagande et les symboles nationaux, et le duo Matthew Rhys/Keri Russell fonctionne parfaitement.

– « Kaboul Kitchen », saison 2, égal à sa première partie, avec un rôle magistral, taillé sur mesure pour Simon Abkarian.

– « Un village français », saisons 1 et 2, découvert par hasard. Une chouette petite surprise, plutôt agréable, bien ficelé et qui mérite largement le détour pour sa retranscription des années 39-45 et les réflexions qui y sont menés sur les positions françaises de résistance et de collaboration.

– « Battlestar Galactica », intégrale. Moi qui ne suis pas un grand fan de S-F, je me suis néanmoins régalé sur l’ensemble de cette série, un peu longue sur la fin (une bonne partie des épisodes de la dernière saison, une fois réglés les enjeux majeurs, laissent un arrière-goût de remplissage à outrance). Où l’on découvre une fois de plus que Bob Dylan est  l’origine de beaucoup de problèmes dans les univers parallèles (après le « 42 » de H2G2, il est ici à la source du déclenchement avec « All along the watchtower »). Merci Pauline pour la découverte !

– « True Detective ». LA MERVEILLE de l’année ! Un jeu d’acteurs fascinant de la part de Matthew McConaughey (surtout) et Woody Harrelson, une maîtrise époustouflante de la caméra par Cary Fukunaga (l’épisode 4 et son plan-séquence final de très très haute volée) et enfin un scénario signé par Nic Pizzolatto avec des dialogues et des situations de haute volée. Quelque chose de difficilement égalable… Merci Milodragovitch (et le site de Stéphane Bourgoin du même coup) pour les chassés-croisés de réflexion autour des 8 épisodes !

 

Pour ce qui est des films, j’en sauve 35 – à peine le quart. Un regret, si j’ai vu différentes bouses (la palme est probablement décernée à l’infect « LOL » avec Sophie Marceau), je n’ai pas de nanar au RDV, pas de raté improbable suffisamment débridé ou improbable pour passer un moment de crétinerie cinématographique, naïve et amusante… Partie remise. Dans le lot de cette année :

– Chose rare, de bons films militaires français. L’occasion de découvrir Pierre Schœndœrffer avec « Diên Biên Phu », fresque assez fascinante de l’Indochine, et « L’Ordre et la Morale » de Kassovitz, de bonne facture.

– Beaucoup de polars, dont un bon nombre sous l’influence de Jean-Patrick Manchette au scénar et très souvent avec Delon ou Brasseur, notamment « Le choc », « La Crime », « La guerre des polices » pour les plus marquants. Dans un autre registre, toujours avec Delon, et Gabin en prime, « Deux hommes dans la ville ». Enfin, de Frédéric Schœndœrffer, « 96 heures », pour un face à face efficace entre Gérard Lanvin et Niels Arestrup (par contre, je n’ai toujours pas compris l’utilité du personnage joué par Sylvie Testud).

– Dans d’autres registres, de Coline Serreau « La crise » avec Vincent Lindon et Patrick Timsit, et avec Lindon toujours, « La belle verte », deux films sympathiques.
« Mon âme par toi guérie », assez envoutant mais totalement décousu, prometteur et décevant à la fois : beaucoup de bonnes idées et de nombreuses attentes lâchées dans le premier tiers qui s’écroulent après, mais qui peuvent néanmoins mériter le détour.
Une comédie politique, avec la surprise d’avoir un bon Thierry Lhermitte (c’est rare) : « Quai d’Orsay », et Raphaël Personnaz qui marque de plus en plus par la variété de ses rôles (je suis d’ailleurs très curieux de « L’affaire SK1″ en salles la semaine prochaine).
Un superbe jeu d’acteur par Guillaume Gallienne (également réalisateur) et de très chouettes trouvailles dans « Les garçons et Guillaume, à table ! » qui méritait largement d’être encensé aux Césars (merci Christophe pour le second visionnage !).
Une biographie intéressante, avec un bon jeu d’acteurs et une très bonne B.O. signée par Ibrahim Maalouf, « Yves Saint Laurent » (et de nouveau avec Gallienne).
Enfin, un OVNI, totalement inclassable, tout à la fois décousu, brillant, insensé, étrange, « Holy Motors ». Le film porté du début à la fin par Denis Lavant à travers un panel de personnages improbables et fascinants vaut le détour pour cette seule performance.

– Pour ce qui est des films américains, deux fresques historiques sur la question raciale, « Les chemins de la dignité », et « The great debaters », tous deux de bien meilleure facture que « Le majordome » (daubesque à souhait, enchaînant un nombre incalculable de stéréotypes, malgré la présence de Forest Whitaker).
Whitaker d’ailleurs très bon dans « La voie de l’ennemi », filmé par Rachid Bouchared (à qui l’on doit « Indigènes » – surévalué à mon sens).
Un peu facile mais néanmoins agréable, le face à face de Niro/Stallone dans « Match retour », avec son lot de clins d’oeils à « Raging Bull » et « Rocky ».
Un classique des 70s, « Légitime violence », avec l’un des rôles de jeunesse de Tommy Lee Jones.
Autre classique, des 80s ce coup-ci, « La folle journée de Ferris Bueller », découvert au hasard des références du web, et qui méritait largement d’être visionné.
Deux sorties ignorées d’une bonne partie du public français mais qui ont chacune leur charme, à la fois par leur réalisation, leur interprétation, mais aussi leurs erreurs ou un certain aspect inachevé, « Bad words » et « The pretty one ».
Enfin, un vieux classique de Robert Wise qui vaut son pesant de cacahuètes, avec son ambiance sombre, son noir et blanc pesant qui rappelle les grandes heures de Hitchcock, « La maison du diable ».

– Toute une série de documentaires, à commencer par « Darshan – L’étreinte », de Jan Kounen ; on sent l’obsession mystique du bonhomme, sa fascination de réalisateur autour d’Amma, mais le propos reste désespérément vide. Visuellement, le film est fort, fascinant, obsessionnel, mais en tant que documentaire, il est simplement creux, et c’est bien dommage quand il est porté par une telle puissance (merci Fernand pour la découverte).
« La Cour de Babel », plongée dans la vie scolaire d’adolescents étrangers en France, chacun avec leur histoire, leurs difficultés, leur richesse surtout. C’est emballant, dynamique et intéressant. A voir.
Le portrait fascinant d’un pianiste inattendu, « Michel Pettruciani ». Tour à tour attendrissant, intriguant, surprenant ou beau, ce tableau biographique résonne par moments en écho à un autre portrait musical lui aussi obsessionnel, « Sugar Man »… Le registre musical est totalement opposé, l’avalanche d’anecdotes et l’improbabilité du musicien rendent les deux hommes assez incroyables.
Autre bonhomme assez incroyable, Georges Frêche, traité dans « Le président » avec sa bonne humeur, ses coups de gueule, son charisme et ses bizarreries. Ca vaut d’être vu…!
Enfin, un morceau fascinant, le « Jodorowsy’s Dune », qui hélas n’est toujours pas sorti en salles (à cause de l’épouse de Jean Giraud/Moebius semble-t-il), et qui tout en se concentrant sur cet être étrange à moitié mystique qu’est Jodorowsy, nous brosse le portrait du Dune qu’il avait imaginé, si bien que l’on se perd à ne plus savoir si l’on a évité l’une des pires bouses du cinéma de SF, ou au contraire si c’est l’oeuvre la plus majestueuse qui s’est égarée dans le champ des possibles, bref, que dans tous les cas on regrette que David Lynch ait eu ça en main au final… Fascinant, à plus forte raison pour les obsessifs de Frank Herbert et de son univers.

– Enfin, dans les autres nationalités, je retiendrais notamment le film québecois « Les invasions barbares ».
Les deux derniers morceaux suédois de la trilogie Millenium, bien que l’acteur principal Michael Nyqvist ne me paraisse pas calibrer pour interpréter Blomkvist. A l’inverse, Noomi Rapace est fascinante pour crever l’écran dans son rôle de Salander.
Un classique japonais, « Lady Snowblood » (merci Michel-Ange !), qui permet de comprendre bien mieux le « Kill Bill » de Tarantino, ses références et ses hommages.
Une étrangeté espagnole, « Blancanieves », mélangeant les contes de Grimm avec la tauromachie (merci Laila pour le visionnage en chassé-croisé).
Enfin, la palme d’or de cette année, le fulgurant « Winter Sleep » turque. C’est lent, planant, épuré. Un petit bijou qui prend son temps pour donner plus de force à des évènements d’une simplicité déconcertante, mais tellement forts. A voir absolument.

 

Enfin, la grosse masse de cette année se partage entre mes étagères et ma tablette (même si le fait de lire sur un écran me fait mal au coeur, moi qui aime tant maltraiter mes pages…). 200 bouquins donc, parmi lesquels :

– D’abord, la certitude définitive que les auteurs français les plus vendus produisent de la merde. A NE PAS LIRE donc : Frédéric Beigbeder, dont j’ai lu le « 99 Francs », où l’imagination laisse la place à des sponsors, et où, comme pour le film tiré du bouquin, il n’est rien de plus qu’un clone de ce qu’il prétend dénoncer, bref, un texte vain. De même, Eric-Emmanuel Schmitt et « L’évangile selon Pilate ». La dernière fois que je laissais une chance à ce bonhomme ; les enjeux de ses textes sont vides, sa narration catastrophique. Lamentable. Fred Vargas, avec « L’homme aux cercles bleus », intrigue pauvre, résolution pauvre, écriture pauvre… Enfin, Serge Brussolo, avec « Enfer vertical » (du King de bas étage) et « Le syndrome du scaphandrier », où il y a de bonnes idées de base, mais si mal exploitées sur le long terme… Bref, assez de textes français souvent vantés en première ligne des présentoirs et qui méritent définitivement de ne plus s’y arrêter.

– Toujours dans les daubes à éviter, côté anglo-saxon d’abord, C.S. Lewis et les quatre premiers tomes de « Le monde de Narnia ». Stéréotypes, Deus ex machina à foison, si le troisième bouquin, « Le cheval et son écuyer » a quelques bonnes idées et des passages sympathiques, le reste est assez désespérant. « Charlie et le grand ascenseur de verre » par Roald Dahl, suite de la chocolaterie, non-sens à la chaîne assez épuisant qui rend les personnages du premier tome totalement antipathiques (Charlie aussi bien que Willy Wonka). Ailleurs dans le monde, Paulo Coelho, avec « Le démon et mademoiselle Prym », deuxième tentative de ma part (et probablement dernière) après « L’Alchimiste », c’est… comment dire… C’est le rien. Oui, le rien incarné. Enfin, Douglas Adams, avec le tome 2 de « H2G2″. Si le premier avait son charme, le second est relativement désespérant, un peu comme le bouquin de Dahl, dans la façon dont il détruit ce qui était bien dans la première partie… Dramatique.

– Bien, à présent, dans le bon à présent : déjà, des relectures de classique oubliés depuis longtemps, à commencer par Molière (merci Christophe, je renoue avec Molière, délaissé depuis près de 8 ou 10 ans !) avec les immanquables « Le Tartuffe », « L’avare », « Le bourgeois gentilhomme », « Les fourberies de Scapin », « Les précieuses ridicules », « Le médecin malgré lui », « Le misanthrope » et d’autres.
Autres grands classiques, Voltaire et son « Zadig », Jules Vallès et « L’enfant », la suite perdant en puissance, même si « Le bachelier » mérite également lecture (« L’insurgé » est plus décousu, parfois illogique…).
Plus récent, la série des « Petit Nicolas » relue intégralement, bouleversant génie de Goscinny dans sa simplicité et son efficacité, allié au trait de Sempé.

– Un tour gréco-romain de quelques textes incontournables, à commencer par « L’Iliade » et « L’Odyssée » dans la traduction de Frédéric Mugler (éditions Babel), le premier se révélant fascinant dans ses scènes guerrières (« L’Odyssée » m’avait laissé de meilleurs souvenirs lorsque je l’avais lu adolescent, la relecture dans cette traduction m’a laissé quelque peu déçu dans mes attentes ; le face à face initial avec Polyphème reste un moment majeur de la littérature).
Les 9 livres de « L’enquête » d’Hérodote, avec une préférence marquée pour les premiers (tome 1 chez Folio) où s’alignent de plus nombreuses anecdotes croustillantes et des informations moins centrées sur la seule Grèce et les oppositions purement militaires décortiquées de A à Z comme c’est le cas avec les livres 6, 7 et 8 en particulier…
Les « Fragments » d’Héraclite, un texte assez fascinant dans le sens où il n’existe qu’à travers les citations d’autres auteurs grecs et laisse libre cours à l’imagination pour reconstruire ce qu’il a pu être un jour (Borges aurait beaucoup aimer, à n’en pas douter).
Les 8 livres de « La guerre des Gaules » par Jules César, mélange de propagande politique, de stratégie militaire, d’anthropologie, et de simple témoignage quotidien d’une armée et de son chef en guerre… Beaucoup de pensées pour Goscinny et Uderzo en cours de lecture, en plus de la richesse initiale du texte.

– Parmi les fondamentaux, aux quatre coins du monde, les sept Mu’allaqa arabes (traduits par Heidi Toelle), inégales entre elles et selon leurs auteurs, mais parfois d’une puissance évocatrice merveilleuse.
Egalement, les poèmes mexicains attribués à Nezahualcoyotl.

– Albert Camus, toujours à l’honneur, cette fois avec ses correspondances avec Roger Martin du Gard (1944-1958) et Francis Ponge (1941-1957), parmi les très nombreux livres publiés ces deux dernières années et l’avalanche de textes de personnes se réclamant proches de Camus ou ayant échangé trois lettres sans grand intérêt avec lui…

– L’humour était aussi au rendez-vous, avec entre autres Pierre Desproges et sa « Chronique de la haine ordinaire ». Alphonse Allais avec « A l’oeil » qui s’avère être par moments une petite merveille d’absurde. Enfin, une découverte complète, Giovanni Guareschi et sa série des Don Camillo (qui restaient pour moi limiter à Fernandel pour moi), petite merveille d’analyse politique et religieuse de l’Italie, à mourir de rire.

– En Science-Fiction, j’ai réussi à lire l’ensemble des six livres de Frank Herbert fondateurs de « Dune » (les 3 premiers étaient une relecture). Si « Dune », « Le messie de Dune » et « Les enfants de Dune » restent largement mes favoris, « Les hérétiques de Dune » a une saveur agréable – épicée -, moins les tomes 4 et 6… (merci encore Hubert et les suggestions de cannelle accompagnant la lecture).
Quelques Philip Kindred Dick, et surtout ses réflexions dans « Hommes, androïdes et machines » (à l’inverse, « Dernière conversation avant les étoiles » rendrait Philip K. Dick totalement perdu dans un monde distant, presque fou, obsessif et malade), et son magistral « Le maître du haut château », probablement son oeuvre majeure, à ranger à côté de « Blade Runner » (« Ubik » m’ayant déçu).
Stanislas Lem et son « Solaris », pas aussi obsessionnel que le film éponyme de Tarkovski, mais néanmoins accrocheur, surtout pendant la première moitié du bouquin.
« Les robots » et « Un défilé de robots » par Isaac Asimov, très bons tous les deux.
Le « Jurassic Park » de Michael Crichton également, sans prétention. Ca se lit assez facilement, c’est efficace, et on ne lui en demande pas plus.
Dans un registre pour enfants, Lois Lowry, avec « L’élue » et surtout « Messager », les suites de « Le passeur » (un film a d’ailleurs été adapté cette année, très mauvais).
Chez les Français, le « Malevil » de Robert Merle, surprenant et puissant, trop souvent ignoré au profit du seul « La mort est mon métier » de l’auteur (merci Christophe pour la suggestion, et Michel-Ange a posteriori pour la discussion).
Stefan Wul, en particulier avec « L’orphelin de Perdide » (magistralement adapté sous le titre « Les maîtres du temps »), et « Niourk », que je crois avoir déjà lu gamin…
Enfin, le père spirituel de beaucoup, Jules Verne et « Vingt-mille lieues sous les mers ».

– Beaucoup de poésie, Apollinaire et ses « Calligrammes » parfois majestueux, ailleurs trop faciles pour être marquants (un peu comme « Les onze mille verges » qui laisse trop souvent le sentiment d’être une banale copie appauvrie de Sade).
Robert Desnos et l’ensemble des textes édités dans le recueil « Destinée arbitraire ». Beaucoup de belles choses à travers beaucoup de textes courts.
Verlaine, très souvent fulgurant, dans ses « Romances sans paroles » ou encore les « Poèmes saturniens » et autres…
Dans un autre style, les textes écrits par Gordon Sumner (alias Sting) regroupés dans « Lyrics », allant des annnées de The Police jusqu’à l’album de 2003 « Sacred Love » (hélas assez pauvre comme conclusion, après les merveilles des années 80 et 90).

– En écho à une partie de la filmographie annuelle, pas mal de livres de Jean-Patrick Manchette, souvent teintés d’humour et efficaces à la fois dans leur intrigue et le ton littéraire, parmi lesquels « Nada », « Le petit bleu de la côte Ouest » et, écrit à quatre mains avec J-P Bastid, « Laissez bronzer les cadavres ! ».
Egalement dans du polar, « Sailor et Lula » par Barry Gifford, d’un ton assez différent du film de Lynch vis-à-vis des protagonistes, mais tout aussi déjanté.
Semi-polar, « Avenue des Géants » par Marc Dugain, en référence à la série criminelle d’Ed Kemper III. C’est traité en sobriété, et ça fonctionne plutôt bien.

– Différents essais, témoignages et réflexions, pour rester dans le crime d’abord avec « Severed – the true story of the Black Dahlia » par John Gilmore, assez fascinant et plus que crédible quant à l’hypothèse émise pour identifier le meurtrier d’Elizabeth Short.
Dans un tout autre registre, le « Discours sur le colonialisme » par Aimé Césaire, qui me rend curieux de découvrir plus loin cet auteur (ces textes poétiques m’avaient laissé assez froid il y a quelques années).
« Le devisement du monde » par Marco Polo, qui manque parfois de charme, mais aligne un nombre conséquent d’anecdotes et d’exotisme, de malentendus également, par exemple lorsqu’il évoque sa déception face à une licorne massive qui n’est autre qu’un rhinocéros…
Des considérations de peintres, le « Du spirituel dans l’art » de Kandinsky et, pour ma part plus intéressant, « La réalité de l’artiste » par Mark Rothko.
La référence essentielle de la propagande et qui a hélas marqué une partie de l’histoire du XXe siècle, « Les protocoles des Sages de Sion » par Golovinski.
De la psychologie, avec surtout « L’enfant et le monde extérieur » de Winnicott. Du Jung également, mais moins fascinant qu’à l’accoutumée.
Les premières « Considérations inactuelles » de Nietzsche, et surtout le second tome de celles-ci.
Diverses réflexions assez intéressantes de Christine Jordis avec son « William Blake ou l’infini ».
Enfin, un ouvrage majeur de géographie pour des considérations fascinantes quant à la perception de l’espace et l’organisation des populations, le « Topophilia » de Yi-Fu Tuan.

– Littérature diverse, un peu de Charles Bukowski avec « Je t’aime, Albert ».
En parallèle de la série « True Detective », les nouvelles de Robert Williams Chambers de « The King in yellow » (les plus intéressantes étant celles qui donnent son titre à l’ouvrage), dont le style rappelle par moments Maupassant et ses contes fantastiques, ou encore Poe.
Alphonse Daudet et les « Lettres de mon moulin » que je n’avais pas encore pris le temps de lire en intégralité.
« Pourquoi sommes-nous au Vietnam ? » par Norman Mailer. Insultant, sec, froid, mais probablement essentiel pour répondre en écho à la philosophie guerrière américaine aux heures sombres de la guerre froide.

– Enfin, le plus important, les deux découvertes de l’année.
D’abord, grâce au prix Nobel, Patrick Modiano, dont j’ai trouvé le discours percutant, et que je suis donc allé explorer un peu plus à travers « Un pedigree » et « La ronde de nuit ». S’il ne m’a pas jusque-là fasciné, il m’a largement intrigué, intéressé, questionné. De quoi pousser plus loin ces lectures dans les mois qui viennent.
Et surtout, que je découvre soudain cette année, et qui m’a poussé à chaque livre à aller explorer le suivant (les cinq premiers lus pour l’instant), Georges Simenon et sa série des Maigret. Si le tome qui ouvre la série, « Pietr-le-Letton » était assez faible, les suivants, en particulier « Monsieur Gallet, décédé », « Le pendu de Saint-Pholien » et « La tête d’un homme » sont brillants, et le personnage de Maigret qui se dessine et se précise au fur et à mesure des enquêtes se fait un peu plus charismatique à chaque nouvelle histoire. Du très grand policier, dans la veine des meilleures heures de Conan Doyle.

 

Voilà pour ce qui est de boucler 2014. 2015 s’ouvre à présent. Meilleurs voeux !

Une prise en passant (155)

•20 juin, 2014 • Laisser un commentaire

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Ubud, Indonésie, 21 février 2014

Une prise en passant (154)

•19 juin, 2014 • Laisser un commentaire

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Goa Gajah, Indonésie, 20 février 2014

Une prise en passant (153)

•17 juin, 2014 • Laisser un commentaire

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Ubud, Indonésie, 19 février 2014

Une prise en passant (152)

•23 avril, 2014 • Laisser un commentaire

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Ubud, Indonésie, 18 février 2014

 
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