Pages nocturnes (23) – La conquête des îles de la Terre Ferme

•13 décembre, 2017 • Laisser un commentaire

Alexis Jenni, prix Goncourt 2011 pour L’Art français de la guerre, a récemment publié une aventure en plein cœur du XVIe siècle, entreprenant de raconter l’expédition de Cortés au Mexique et la chute de l’Empire aztèque dans La conquête des îles de la Terre Ferme. Le terrain de jeu a tout à offrir : une liberté magique pour l’imaginaire, une dimension épique inégalée, des enjeux de taille pour les hommes qui ont mené cette conquête, de l’aventure et de l’exotisme. Alexis Jenni débute son récit en Espagne et conduit son lecteur à la première personne, par l’intermédiaire de son personnage de Juan de Luna, jusqu’au cœur de la capitale aztèque aux heures les plus intenses de la conquête.

Dans un bref avertissement et à travers ses remerciements en conclusion se devine une passion pour le Mexique et pour cette période charnière des années 1520. Mais qu’en a vraiment compris Alexis Jenni ? Pas grand-chose se dit-on en refermant le livre. Peut-être rien.

Ses sources, pour peu que l’on soit un minimum connaisseur ou curieux du sujet, sont évidentes. Le principal moteur à l’univers qu’il décrit, c’est le récit de Bernal Diaz del Castillo. Il l’a lu, et en recrache littéralement certains passages. Probablement a-t-il aussi parcouru les lettres d’Hernan Cortés adressées au roi Charles Quint. Quelques passages où il s’aventure à élaborer des textes indiens laissent supposer qu’il a ouvert le Chilam Balam.

Mais, malgré ces diverses références, l’usage et l’analyse qu’il en fait sont totalement erronés. Alexis Jenni n’est pas historien, soit ; mais il n’a pas l’œil assez affuté, ou bien il n’a pas pris le temps pour élaborer son texte ou simplement le relire. Il accumule les fautes, certaines factuelles, certaines légères incohérences, et d’autres grossières lourdeurs dont pâtit le texte de façon continue.

Il y a d’abord ce choix de recycler Bernal Diaz del Castillo de façon assez brutale : par des listes de personnes, par des détails utilisés sans la moindre modification, par des successions d’anecdotes utilisées sans les reformuler. La sensation est très désagréable : Jenni n’écrit pas, il ne construit pas, ne crée pas, il recopie. Lorsqu’il parle de certains conquistadores dont il évoque des traits particuliers, lorsqu’il évoque des anecdotes prophétiques aztèques, il utilise les chroniques de l’époque sans y apporter la moindre touche d’imagination. De longs paragraphes ne font que répéter Diaz del Castillo, Cortés et d’autres. Le verbe bien trop contemporain de Jenni ajoute une lourdeur terrible à ces évènements d’un autre temps qui parfois savaient être magiques sous la plume des conquérants eux-mêmes. Des moments majeurs de la conquête et des points essentiels de la débâcle aztèque sont réduits à rien ; la mort de l’empereur aztèque ou encore le célèbre saut d’Alvarado au cours de la Noche Triste (la fuite des Espagnols hors de la capitale aztèque au début de l’été 1520) sombrent dans la banalité, aussi vite racontés aussi vite oubliés.

Alexis Jenni est trop naïf. Il opte pour des éléments grotesques dont il abuse, sans donner à son verbe une dimension ou une qualité qui parviendraient à les légitimer. Quand un requin est étripé, c’est pour que des chaussures espagnoles soient extraites de ses entrailles ; pas une, non, trois (p. 159) ! Toujours plus, toujours trop, cela semble être un leitmotiv récurrent. De la même façon, lorsqu’il parle des sacrifices humains, c’est pour le faire avec des mots plats, de façon récurrente, au point de rendre cela inutile, de ne pas parvenir à choquer son lecteur ou à le fasciner. Pourtant il tente de faire dans le morbide, dans le glauque, mais il n’y parvient que sous une forme grotesque ou lassante. A aucun moment il n’y a ni la saveur des textes historiques, ni le style tellement éreintant et spectaculaire que sait donner un autre prix Goncourt, Jonathan Littell, lorsqu’il décrivait des exécutions (dans Les Bienveillantes).

Le rendu est pauvre, pauvre cet exotisme que sont supposés ressentir les Espagnols, pauvre les apparitions et disparitions de personnages pourtant majeurs, purement fictifs ou ayant eu une existence véritable. Cortés débarque au cours d’une grotesque aventure pornographique à Cuba ; l’empereur Montezuma meurt en une phrase, aussitôt oublié ; le nain Amador – pourtant un beau personnage – finit dans une mise en scène trop vite expédiée, sans dimension.

Pauvre, le phrasé de Jenni, son choix de vocabulaire. Lorsqu’il fait dialoguer Cortés et Alvarado notamment, il opte pour une tonalité vulgaire qui ne colle pas avec l’époque ni avec ses personnages. Il abuse du mot « con » qui sonne bien trop anachronique, bien trop simpliste, il suffit de songer à Cervantes. Ou à défaut, on aurait souhaité un ton plus aventurier, d’autant que son narrateur est féru de textes chevaleresques, mais pas de « fils de chienne » ou de « fils de putain » pour autant. Régulièrement, ses phrases répètent des mots de façon inapproprié, alourdissant le texte, rendant le rythme bancal, sombrant dans une simplicité excessive. On trouve ainsi en cours de lecture : « J’ai cassé ce que j’ai pu, pas grand-chose car il n’y avait pas grand-chose (…). » (p. 44), « J’entrai dans l’écurie où était un seul cheval, qu’il appelait son meilleur cheval, et je le montai. Il me laissa faire, il eut un petit rire de cheval en me voyant ainsi accoutré (…). » (p. 48), « Cela fit rire Alvarado, et cela fit rire tout le monde que cela le fasse rire : on le connaissait. » (p. 127), « Il faudrait, il faudrait, il faudrait contrôler tout ça. » (p. 377). Et sans doute pire que tout, cette formulation écœurante : « (…) alors que comme (…) » (p. 405). Il n’y a pas de musique dans le texte de Jenni, il n’y a pas de rythme, de tonalités qui sachent attirer l’oreille du lecteur.

Alexis Jenni opte pour des termes dérangeants dans un récit qui se veut dater du XVIe siècle. Par exemple lorsqu’il écrit « Un flot de paroles sortait (…) comme une vieille canalisation qui se débouche. » (p. 167), ou lorsqu’il parle de « sueur ammoniaquée, d’urine indélébile » (p. 38)… Il joue avec cette volonté de choquer ses lecteurs les plus sensibles, mais ses scènes d’anthropophagie ne sont pas crédibles, elles sonnent avec une horreur de pacotille, les barbaries indiennes ou les comportements de certains personnages sont racontées avec des mots trop banals, ou des éléments voulus pervers mais trop grotesques pour être efficaces : « Si le gouverneur décide, projette, mange, boit, vitupère, pète et rote, s’approprie tout, parle à tout le monde, tape sur l’épaule, rigole sans malice, il n’administre pas (…). » (p. 123). Dans la première moitié de son texte, peut-être même pendant les deux tiers, Jenni surfait son univers à grands renforts de rots, de sang, de pets et de matières fécales, auxquels s’ajoutent mises à mort, chairs brûlées, sacrifices. Cela n’a aucun charme, aucune force, aucun exotisme, il n’y a pas même la violence répulsive d’un Sade ou la simplicité horrifique que sait susciter un Stephen King.

L’univers de Jenni est d’ailleurs une terrible contradiction dont on ne parvient pas à déterminer s’il doit plus respirer le regard européen ou indien, s’il doit évoquer le XVIe siècle ou résonner avec le XXIe. Dans le choix même des mots qu’il emploie, Jenni ne cesse de se contredire, d’inscrire de terribles incohérences pour lesquelles on finit par se demander s’il est simplement aveugle ou s’il a rédigé La conquête des îles de la Terre Ferme dans la précipitation. Il ne maîtrise ni son époque, ni ses protagonistes et ne parvient pas à se décider pour la logique de son univers. Ainsi, il évoque la première fois la ville de Mexico-Tenochtitlan sous le nom de « Temistitan » (nom peu connu, utilisé par quelques chroniqueurs du XVIe), de la même façon qu’il opte pour le nom du dieu Huichilobos, employé par certains Espagnols à la place de Huitzilopochtli. Mais tandis que ces choix inclinent le texte vers un certain réalisme, l’ancrent dans des références aux chroniques d’époque, il évoque sans sourciller des fées, qui n’ont pas une seule seconde leur place dans les mythologies et les fantasmes des conquistadores, il parle de « pyramide », terme anachronique puisque les chroniqueurs parlent de « temple » le plus souvent, parfois de « synagogue » ou de « mosquée ». Et si ces détails peuvent paraître trop précis, et donc anecdotiques, il faut y ajouter la terminologie des volcans (« soufre », « lave »,…) alors que les Espagnols ignorent ce qu’est un volcan et ne comprennent pas dans les premiers mois de leur présence à Mexico-Tenochtitlan ce qu’est le Popocatépetl, la « montagne qui fume »… ce que, paradoxalement, rappelle Jenni lorsqu’il mentionne l’expédition vers le cratère pour tâcher d’élucider ce mystère. Il parle également de chocolat régulièrement, sans vraiment figurer l’incompréhension des Espagnols face à cet ingrédient qui leur était totalement inconnu. Chocolat dont il use d’ailleurs dans des détails sordides et sans la moindre force narrative : « Si vous ne libérez pas l’Empereur, nous vous tuerons, et nous vous cuirons dans du chocolat. » (p. 347) notamment. A aucun moment il ne prend en compte le décalage de la faune locale pour les conquistadores, et utilise notamment le mot « jaguar », alors que les Européens appelaient cet animal « tigre » ou « lion ».

Mais le paroxysme est atteint lorsqu’Alexis Jenni écrit quelques intermèdes aux tonalités indiennes, sans pour autant respecter la moindre cohérence, alors même qu’il raconte un choc des cultures, la confrontation de deux univers totalement étrangers l’un à l’autre. Il use ainsi de termes européens, chrétiens, sous la plume ou dans la langue de Mésoaméricains païens : « Envoyons-leur toutes sortes d’inhumains, des enchanteurs, des nécromanciens, des hommes-hiboux (…) » (p. 206), ou ailleurs des « devins » (p. 189) ; la « sainte puanteur » (p. 203) écrit-il. Toujours sous une plume indienne, il évoque un animal des forêts mexicaines, le « chevreuil » (p. 189). Or, il y a bien des cerfs au Mexique, mais pas trace du moindre chevreuil qui est une espèce exclusivement euro-asiatique. Plus choquant encore, Jenni choisit de parler des soldats indiens, les « chevaliers-aigles » et « chevaliers-jaguars » (p. 187 ou 191 notamment). Mais comment être chevalier dans un continent où il n’existe pas le moindre cheval ? Commandant-aigle, seigneur-aigle, chef-aigle si l’on veut, mais le français ne propose pas un terme passe-partout comme le « knight » anglais qui n’implique pas la monture du soldat.

A la lecture de Jenni, une désagréable sensation s’impose, celle de lire un Umberto Eco de très mauvaise qualité, Le nom de la rose repensé dans un autre contexte, une autre époque, dépouillé de sa dimension policière. La sensation est particulièrement appuyée dans la première partie espagnole du récit où le narrateur, Juan de Luna, est protégé et en partie éduqué par un aveugle du nom de Jorge, qui rappelle de façon flagrante le Jorge de Burgos d’Eco, et du même coup Jorge Luis Borges (qui était lui-même aveugle).

Mauvaise maîtrise de l’époque qu’il entreprend de raconter, mauvaises connaissances du monde qu’il explore, analyse trop vite survolée des chroniques dont il s’inspire, style narratif pauvre, personnages peu attachants, récit beaucoup trop limité, piètre mise en scène, pratiquement tout dans ce livre d’Alexis Jenni donne un sentiment d’inachevé, laisse au lecteur un effet incomplet. Les ratés sautent aux yeux, s’accumulent et même si la qualité globale du récit tend à s’améliorer au cours des dernières cinquante pages, et que les toutes dernières pages ont une belle tonalité pour clore le récit, c’est bien trop payer que de surmonter quatre cent pages d’un récit brouillon pour savourer trois paragraphes. N’est pas Umberto Eco qui veut, et les montagnes épiques de l’histoire demandent à être maîtrisées un minimum avant de s’y aventurer la plume à la main.

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Comme un faux air de blues…

•10 décembre, 2017 • 2 commentaires

Les Champs Elysées frémissaient dans le froid, ils fredonnaient emmitouflés. Emmanuel Todd n’était pas là pour nous faire une étude sociologique de ce phénomène de masse, de cette foule agglutinée, du dernier voyage de celui qui au-delà de nos frontières s’est vu surnommé l’« Elvis français », Johnny Hallyday.

« Johnny Hallyday », c’est ainsi que presque tous ils l’appellent ; c’est à peine si son nom Jean-Philippe Smet est rappelé à une ou deux reprises. Celui qu’on célèbre dans les rues de Paris aujourd’hui, c’est un symbole. Et pour enterrer un symbole, une « idole », il faut de la démesure. Le vrombissement des motos, les moteurs des Harley qui pétaradent, combien sont-ils à suivre le cortège et le cercueil crème ? Plus de cinq cent, peut-être sept cent qui font sonner les klaxons, qui donnent un coup d’accélérateur, qui accompagnent le rockeur sous les applaudissements de la foule.

La foule justement, méli-mélo multiple, s’est déplacée jusqu’à la capitale. Ca se devine à leurs gueules, ils n’ont pas le côté saupoudré du Parisien, ils ont ces grandes gueules, comme le dit la chanson, ces gueules fidèles.

A aucun moment l’ambiance n’est lourde. Des souvenirs s’échangent, des rencontres se font, l’admiration et l’émotion prennent le dessus au passage du cortège. Moi je suis venu en curieux, j’ai sorti mes crayons, je griffonne une gueule de Johnny : « Mieux que pour Victor Hugo ! » Quelques regards s’attardent sur mon carnet, deux me demandent à prendre une photo, à côté de moi un sosie de Johnny d’avant la période barbe se prête aux séances de poses…

Johnny Hallyday n’était pas un créateur, il n’était pas de ceux qui révolutionnent l’art, qui renversent les codes. C’était un interprète : il jouait avec les codes, il les dépassait sur scène. Johnny Hallyday n’était pas un artiste qui dénonce la société, mais il l’a aidée à vivre – et c’est beaucoup.

Il était notre Michael Jackson à la française. Même lorsque l’on n’est pas fan, on connaît un bon nombre de ses refrains. Radio, télévision, fêtes nous les ont appris. Et là où écrits sur une page blanche, signés d’un auteur ou mis en images ces textes seraient immédiatement fades ou naïfs, la chanson, sa voix rocailleuse ont pu embarquer l’amour et son public tout à la fois. L’amour, la naïveté ne durent pas en littérature. En chanson, oui.

Il y avait ce paradoxe tout à l’heure, à voir le show business, l’intelligentsia, les politiques défiler, se serrer à l’intérieur de l’église de la Madeleine. Et dehors, le populaire, le provincial se masser et scander le nom de Johnny, entonner quelques couplets, réprimer quelques larmes. La cérémonie pour les rassembler, la tradition. Les « Amen » murmurés pendant la célébration religieuse, quelques signes de croix devant les écrans plasma…

Cette France qui est venue jusque là rendre ses hommages, c’est la France populaire, la France d’en bas comme on dit parfois. C’est pour cela qu’aujourd’hui, autour des Champs Elysées, Paris ne tire pas la gueule. Les gens se parlent, ils prennent le temps d’échanger, de discuter, de se prendre en photo, de chanter, d’applaudir.

C’est cette France à qui le président Emmanuel Macron s’adresse lorsqu’il fait son discours de premier de la classe, les toisant d’un « vous » aux accents parfois un peu méprisants. Mais il est bientôt débordé par sa classe récalcitrante qui scande des « Johnny » dans l’air froid.

Sur les écrans qui retransmettent la cérémonie, au milieu des stars et des figures du petit écran, il y a la simplicité des mots qui parvient parfois à surmonter ces paradoxes. Jean Reno qui lit Prévert débordé par ses émotions, Line Renaud tellement forte le temps de quelques phrases. On s’étonne de Philippe Labro qui convoque Nietzsche, heureusement le regard est attiré par Guy Gilbert, le curé des loubards, blouson noir qui camoufle la chasuble, et qui donne un instant l’impression que la foule des bikers, rockeurs, bluesmen est elle aussi rentrée dans la Madeleine.

Johnny, c’était un jalon, un marqueur temporel. Johnny Hallyday : un panneau quelque part, un totem autour duquel se déhancher dans les soirées de mariage, les fêtes familiales.

Le dépasser, parler de lui au passé, ça donne soudain un sacré coup de vieux.

 

Une prise en passant (230)

•20 juin, 2017 • Laisser un commentaire

Oaxaca, Mexique, 25 février 2015

Et ta fraternité, tu te la mets dans le…

•1 mai, 2017 • Laisser un commentaire

Mise en scène pitoyable de 15 jours qui s’achèvera dimanche avec le deuxième tour des élections présidentielles françaises.

Le tirage a laissé la place à un face-à-face entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Avec ce résultat se sont déversés des caricatures peut-être pires encore que celles qui avaient déjà été ressassées au cours des mois précédents.
S’y sont ajoutées les simagrées minables des différents partis et candidats éliminés de la course.

Le soir même du premier tour, il y a d’abord ce refus de se prononcer de Jean-Luc Mélenchon, cette façon de rester dans le vague et de ne pas valider les scores donnés sans expliquer pourquoi.
Probablement le Front de Gauche (ou France Insoumise, peu importe, tous les partis finissant par avoir deux noms ces derniers temps) attendait-il de savoir s’il arrivait bien quatrième et non troisième, de voir Fillon expulsé du trio gagnant. Il arrive bien que des scores puissent varient de 0.5% ou même plus entre les estimations de 20h et le lendemain.
Mais à défaut de l’exprimer clairement, certains militants se sont mis à fantasmer, à spéculer sur des manipulations…
L’autre honte, partagée avec Philippe Poutou et le NPA (ou LCR), c’est le fait de ne pas appeler à un vote clair, au moins un vote d’opposition. L’extrême gauche démontre ici son incapacité à se décider, ou plutôt l’égalité à laquelle elle positionne le fascisme et le capitalisme.
Et à défaut de décision explicite, on assiste notamment à une presque justification du choix FN par Raquel Garrido sur France 2.
Gesticulations pitoyables sur lesquelles Marine Le Pen s’empressera de sauter dans les jours suivants pour essayer d’attirer quelques électeurs révolutionnaires révoltés.

Dans ces mimiques débordantes du premier soir, il y a après le grand gagnant, Emmanuel Macron. Pendant que les chaînes d’information nous donnent à voir ce qui ressemble à une grande fête de bobos sortis d’HEC, costards de circonstance et sourires forcés, bondissements enfantins et cris de jouissance, Emmanuel Macron parade comme le nouveau président qu’il n’est pas encore.
Discours creux, il en fait trop dans la mise en scène, avec madame à ses côtés, et le même type d’exultation qu’il avait lorsqu’il beuglait le 10 décembre 2016 « Ce que je veux, c’est que vous, partout, vous alliez le faire gagner, parce que c’est notre projet !!! » avec des points d’exclamation en plus et des airs de Son Goku échappé de son dessin animé.

Ailleurs, François Fillon a la mine blafarde et les yeux encore plus cernés qu’à l’habitude sous ses buissons sourcilleux, Benoît Hamon tire encore plus sur ses traits d’écureuil hésitant. Tous les deux prennent la responsabilité de leur échec, appellent à voter Macron.
Leur échec, ils l’oublient un peu vite, c’est l’échec de leurs primaires (au même titre que la primaire d’EELV, qui n’aura servi à rien), qui auront été en grande partie des primaires contre : pour éloigner les deux petits nerveux, Manuel Valls et Nicolas Sarkozy.
Merci pour vos euros, le double chez LR (UMP) par rapport au PS (futur Les Démocrates ?). Ca a l’avantage de rembourser une partie des ratés de Sarkozy-Copé et les usages abusifs de Fillon.
Remarquons tout de même la fidélité de cette droite relativement traditionnelles, aux valeurs chrétiennes bien ancrées : « je ne vous demande pas de m’aimer, je vous demande de me soutenir ». Et ils l’ont fait à hauteur de presque 20%, petits polos Lacoste sur eux, et une larme à l’oeil en songeant à la dérive de Pénélope et aux tourments de leur Ulysse.
Peu ou pas de suspense, de révélation à venir de la part des deux candidats déchus, les médias s’en désintéressent (exception faite des costumes, cela va de soi).

Le premier mai au milieu, l’assassinat d’un policier 48h avant le premier tour font ressusciter Jean-Marie Le Pen, le temps d’une tirade malvenue où les obsessions de naguère du FN refont surface : plutôt que de souligner la race (avec un r roulant, n’est-ce pas, et des intonations poussiéreuses) du meurtrier, c’est la sexualité de la victime qui est mise en avant. C’est un pic, c’est un cap, et c’est donc sur le menhir lui-même que la fille de Polyphème vient se fracasser.
La célébration du premier mai a donc lieu en deux endroits séparés pour le père et la fille. Une façon de tenter d’affirmer que le FN a bel et bien un nouveau visage ? De ne pas souscrire aux affirmations du patriarche ? Ou de limiter les dégâts quand certains électeurs préfèreraient entendre plus d’insécurité, ou une répulsion tournée vers d’autres visages…

Bataille de stéréotypes, pendant qu’on crache sur la finance à visage humain chez les Le Pen, en face, Macron s’essaye au désherbant sur les racines du Front.
Bond de plus de 50 ans en arrière, pour stigmatiser les complices de ceux qui se voulaient assassins du Général de Gaulle !
Quelle actualité, alors que le tiers des électeurs au moins n’était pas encore né quand Charles au grand pif mourait (et près de la moitié de la population).
Un passage également pour Macron par le mémorial de la Shoah, avec tous les sous-entendus que cela comporte, rappel sans l’exprimer clairement du détail de l’histoire
Bref, un jeu grotesque de pieds-de-nez qui peut-être culminera autour du débat télévisé de mercredi.

Siné, 1968

Dans le même temps, soulèvement populaire dans quelques lycées de France, au cri d’un ni-ni que résume assez bien Damien Saez avec sa nouvelle chanson « Premier mai », 15 ans après celle qui avait été composée pour le Chirac-Le Pen de 2002 « Fils de France ». C’est puéril et démontre une incompréhension (partagée par beaucoup, à juste titre) que, plutôt que de tenter de comprendre ou de résoudre, on se contente de crier. Sans suite.
Et, comme parfois en 2002, naît l’inquiétude de voir ce qui s’apparente finalement à un refus du système démocratique.
Près de 45% de votants qui ont exprimés leur choix ont été cons, voire sont des cons ? Et après ? C’est le système, ça ne sert à rien de leur mettre sous le nez, si ce n’est de renforcer un peu plus leur choix, ou de faire naître des vocations supplémentaires chez certains. Le refus s’exprime dans les urnes. Il s’exprimera après le vote, face aux décisions. Il n’a pas à s’exprimer entre les deux tours par des blocages ou manifestations portés par un idéal anti-système, anti-tout, mais pro-rien.

Dernière halte par les images proposées, comme je l’avais fait en pronostic de la chute du petit teigneux.

Variantes proche du zéro, plan un peu plus rapproché pour la seconde, la détermination laisse la place à un très léger sourire. Aucun espace pour respirer, les cheveux sont coupés, les épaules disparaissent derrière le cadre, le fond n’est plus humain ni naturel, le bleu envahit tout, avec un soupçon de lumière sur la droite.
Le « Ensemble » si chéri (tout devient possible ?), l’adjonction d’un point d’exclamation, et ce regard braqué de face, un peu plus bas. Il ne regarde plus vers le haut, il vous regarde vous, électeur, tente de se montrer un peu plus rassurant, un peu moins déterminé dans son aspect mais par les mots qui l’accompagnent. Bref, c’est vide, ça ne dit rien. Est-ce un appel à s’unir ? Ou bien un rappel que la France est un ensemble ? L’électeur est-il plus pris dans l’ensemble, ou dans la France ? La virgule entretient le doute.
Peu importe ce que vous y comprendrez, Emmanuel Macron sera d’accord avec vous, de toute façon.

Dans tous les cas, les publicitaires côté Macron ne se seront pas trop foulés, faisant dans le copier-coller avec deux pointes de modification.
Images à l’image de la campagne : pas beaucoup d’idées finalement, et beaucoup de remplissage.

Choix inverse ici, le cadre recule.
Dans le premier cas, assez malhabile, les traits sont tirés, le sourire vampirique un peu trop appuyé, le teint blafard rappelle l’ancienne fumeuse et ferait presque entendre la voix éraillée d’héritage familial.
Bleu encore une fois insistant, pour le fond ou les vêtements, pour le logo de la rose.
La première affiche mettait en avant « la France » et « ordre », choix de couleur traditionnel, mais qui convient également à cette idée d’ordre puisqu’il peut rappeler les forces de l’ordre.
Le col est scintillant, peut-être un clin d’oeil au souverainisme du FN, déjà mis en avant dans un clip de campagne il y a quelques semaines, au milieu des côtes bretonnes (ça évite d’avoir à montrer des croix celtiques, mais le GUD et assimilés comprennent aussi bien le message). Cela peut également être renforcé par le « Au nom du peuple ». Notez bien. Ce n’est pas pour ou par le peuple. Uniquement en son nom.

Petite parenthèse : le clip montrait également Richelieu dans un coin, le Richelieu d’Henri-Paul Motte, peint en 1881, celui du tableau Le cardinal de Richelieu au siège de La Rochelle.
Rappel historique, le siège de La Rochelle, qui dura plus d’un an entre 1627 et 1628, opposa les troupes de Louis XIII aux protestants de la ville soutenus par les Anglais. A la fin, avec à peine 20% de survivants, les Rochelais protestants se rendirent et durent se convertir. La symbolique de force et de religion est claire : l’opposant concerné aujourd’hui a simplement pour symbole un croissant…
Les réflexions autour de Richelieu et la réappropriation de ce face-à-face à la sauce FN ont d’ailleurs suscité une polémique avec la Fédération protestante de France.

Retour à la seconde affiche de campagne. Beaucoup l’ont noté, un choix très féminin, où la pose, le fait que déborde légèrement un jambe mettent en avant une forme de douceur, d’apaisement. Les couleurs ont été rehaussées, quelques traits du visage effacés, la bouche fermée.
Et puis surtout, il y a le bois. Le bois et la bibliothèque. Choix évident pour rappeler la majorité des photos présidentielles, particulièrement Nicolas Sarkozy si l’on prend en compte le choix du plan, drapeau européen jeté à la poubelle cela va de soi.
Enfin, le « Choisir la France » où la logique nous conduit, avec les deux premiers mots, à considérer que celle qu’il faut choisir, c’est justement celle qui figure sur la photo.

Le FN montre ici ses ambitions : quand Emmanuel Macron parade en président au soir du premier tour, Marine Le Pen figure en présidente sur son affiche.
Elle rappelle également qu’elle bénéficie de justement ce qui fait terriblement défaut à Macron : une tradition.
Là où il vend une simple image de mannequin bellâtre, jeune premier, elle propose une force, assez dure dans la première image, sorte de force tranquille dans la seconde, déjà couronnée.

Conclusion de tout ceci : relisez Alexandre Dumas.
A la fin, Richelieu, il perd – n’en déplaise à Milady.
Manque de bol, il n’y a pas les mousquetaires en face, et le score risque d’être élevé.

Le jour où j’ai vu mourir la Cinquième République

•23 avril, 2017 • Un commentaire

58 années, 6 mois et 17 jours.

C’est le temps qui se sera écoulé, au jour du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, depuis le 5 octobre 1958, le jour où est entrée en application la constitution de la Cinquième République. C’est le temps qu’aura mis la Cinquième République pour s’avérer une bonne fois pour toute caduque et pour agonir.

La Cinquième République, depuis 1965, repose pratiquement à chaque élection sur un balancement antinomique, une opposition continue entre droite et gauche. Deux exceptions toutefois à ce jeu de balancier : le départ précipité de De Gaulle, qui amène Georges Pompidou face à Alain Poher en 1969, et bien sûr le second tour de 2002 qui voit Jacques Chirac faire face à Jean-Marie Le Pen.
Toutes les autres élections ont vu s’opposer des candidats issus des partis principaux de la droite et de la gauche.
En 1965, c’est de Gaulle qui est contre Mitterrand.
En 1974, c’est Giscard d’Estaing qui l’emporte face à Mitterrand.
En 1981, distribution inversée.
En 1988, Mitterrand qui reste face à Chirac.
En 1995, Chirac qui gagne face à Jospin.
En 2007, Sarkozy qui l’emporte sur Royal.
En 2012, Hollande qui devance Sarkozy.

Ce jeu grotesque de démocratie, limité dans la quasi-totalité des cas à deux partis centraux n’est pas sans rappeler l’alternance assez souvent moquée des Etats-Unis d’Amérique.
A tel point que le dernier prétendant de la droite, petit nerveux qui sans cesse a arrêté la politique pour mieux la reprendre, trop content d’être rappelé dans les défilés officiels pour s’incruster dans les premiers rangs, ce conquérant de la Libye et chercheurs d’alibis – pour se débarrasser des éternelles casseroles – a poussé le vice jusqu’à faire renommer son parti Les Républicains.
Il ne manquerait qu’au Parti Socialiste de vouloir se baptiser Les Démocrates pour parachever ces pitreries.

Mais voilà ce que nous réserve potentiellement le 22 avril 2017 : non seulement la fin de ce grotesque jeu d’alternance, mais peut-être également la pierre tombale à la fois pour ces deux partis et pour la Cinquième République.
Trop souvent, les voix centrales de la gauche socialiste et de la droite populaire/républicaine n’ont cessé de nous mettre en garde, de s’inquiéter pour la survie de la Constitution, de nous prévenir d’un danger. Que les choses soient claires : il s’agit là d’un mensonge. La fin de la Constitution telle qu’elle est définie à l’heure d’aujourd’hui ne serait en rien l’échec de la démocratie ou l’échec de la France. Bien au contraire.
A moins de croire que nous, citoyens, sommes trop stupides, que nous n’avons pas conscience de l’échec de notre système politique. Cet échec, la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection de 2002 nous l’avait déjà annoncé. La durée du mandat présidentiel réduite à cinq ans en avait été un premier symptôme. Les primaires organisées à gauche comme à droite ont parachevé cette déliquescence : à droite, elles ont démontré les relents nauséabonds d’autoritarisme inhérents au parti, quand déjà en 2007 Nicolas Sarkozy s’arrangeait pour être le seul candidat à sa propre élection, parvenant à éjecter Michèle Alliot-Marie et quelques autres de la course de manière un peu obscure. A gauche, le récent choix de Benoît Hamon et l’enchaînement de fourberies et de traîtrises de la part des six candidats malheureux ne vaut guère mieux. Le système dégénère.

La question se pose donc de savoir si nous devons demeurer spectateurs de cet échec et attendre une agonie que chaque jour risque de rendre plus violente.
C’est lorsqu’il parlait de la France, celle de Louis Napoléon Bonaparte, que Karl Marx écrivait : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands évènements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. »
Mais les choses seraient-elles pires, devraient-elles se répéter plus encore que deux fois seulement ? Serions-nous assez aveugles pour que chacune de nos Républiques soient nées dans la violence ?
La première avec la Révolution, qui sombre quelques années plus tard avec Napoléon.
La seconde, née d’une autre révolution, puis renversée par son propre président, Napoléon III.
La troisième, née de la guerre franco-allemande de 1870, et qui s’achève avec le régime de Vichy dans les heures les plus sombres de la France.
La quatrième, née au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et qui est mise à mal par les guerres coloniales – en particulier la guerre d’Algérie.
La cinquième s’ouvre sur une sortie de crise du conflit algérien : « Je vous ai compris », en réalité aveu d’incompréhension…

Voilà donc la campagne de 2017, et un autre échec : probablement le plus gros raté de cette bipolarité politique de la Cinquième République. A un peu moins de quinze jours du premier tour du scrutin, il est pratiquement certain que ni la droite ni la gauche traditionnelles ne pourront accéder au second tour.
Pire, il est possible que ni le Parti Socialiste, ni Les Républicains ne figurent parmi les trois candidats de tête, potentiellement devancés par Emmanuel Macron, Marine Le Pen, et Jean-Luc Mélenchon.

Ce serait là l’aveu d’échec le plus retentissant du système.
Mais allons plus loin, à quelques heures des résultats, et faisons confiance aux sondages qui donnent dans l’ordre : Marine Le Pen, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, François Fillon.
Si l’on applique une possible variable sur les scores potentiels (entre 25% et 18%), et que nous conservons cet ordre, deux constats s’imposent : le premier, c’est qu’a priori, celui qui a le moins de chance de parvenir au second tour, c’est François Fillon, qui sera relégué troisième ou quatrième.
Ensuite, c’est que la probabilité de voir Macron doublé par Mélenchon est plus forte que celle de voir Le Pen hériter d’une troisième place.
En somme, si la possibilité d’un second tour Macron-Le Pen est, selon les sondages, l’option la plus probable, eh bien l’option de voir un tirage Le Pen-Mélenchon est plus forte que celle de voir Macron-Mélenchon…

Enfin, dernière réflexion quant aux conséquences autour des différentes combinaisons et, surtout des deux plus problématiques : d’abord, cette dernière, qui verrait l’extrême-droite face à un parti d’extrême-gauche, ce qui ne va plaire ni aux électeurs plus traditionnels, ni aux fanatiques que l’on peut trouver dans ces partis, ni aux marchés financiers. Bref, cela annoncerait un joyeux bordel pour les quinze prochains jours.
Autre combinaison problématique (mais très peu probable), un face-à-face Fillon-Le Pen. Voir l’extrême-droite affronter une droite qui au cours des derniers mois a donné une image de plus en plus ridicule d’elle-même, entre corruption (notons d’ailleurs que l’extrême-droite s’est aussi prêtée à ce jeu-là), emplois fictifs et fake news, cet affrontement risque là aussi de mettre le feu aux poudres.

Voilà dans tous les cas la Cinquième République proche de son terme, dans ses derniers balbutiements.
Le Pen élue, les chances de survie du système seraient certainement réduites à néant.
Mélenchon élu, son programme conduit à la mise en place d’une Sixième République.
Macron élu, ce ne serait probablement qu’une dernière inspiration avant un écroulement probable dans la décennie à venir…

Une prise en passant (229)

•2 mars, 2017 • Laisser un commentaire

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