Une prise en passant (335)

•5 septembre, 2019 • Laisser un commentaire

Avignon, France, 10 juin 2006

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Prix du Polar Points (6) – La sirène qui fume (B. Dierstein)

•3 septembre, 2019 • Laisser un commentaire

Dernier ouvrage de la première sélection pour le Prix du polar, un autre texte français (le cinquième sur six titres), La sirène qui fume de Benjamin Dierstein.

Le livre s’ouvre sur une préface de Caryl Férey qui en vante les mérites. Et cela, pour moi, est mauvais signe. Je n’ai lu que le Haka de Caryl Férey, mais son type de roman fait partie de la vague des copies de Grangé (et de ce que Grangé lui-même produit pratiquement chaque année). Un rythme effréné, des détails morbides supposés choquer le lecteur, un dépaysement quelconque, un duo de protagonistes, un tueur en série ou une série de meurtres – entre autres éléments récurrents – tout cela pour une intrigue assez simpliste à l’arrivée, ou surfaite (c’était le cas avec le dernier Grangé lu cette année, La terre des morts, qui m’a confirmé définitivement que j’avais fait le tour de cet auteur, dès l’instant où j’avais lu Les rivières pourpres et Le vol des cigognes). Bref, je pars avec un a priori négatif…

Mais le côté survolté de Dierstein a de quoi embarquer son lecteur. Il y a des passages haletants, parfaitement justifiés (ça mérite d’être noté quand on constate les différentes tentatives anecdotiques et ratées – chez Malo ou Buffard), notamment une phrase de quatre pages qui suit le rythme du protagoniste et de ce à quoi il assiste, ce qu’il subit et ce qu’il fait (p. 265-268) : on en verse pratiquement quelques gouttes de sueur.

L’ambiance du livre est sombre, glauque, les personnages ne sont pas épargnés, l’intrigue est noire : des gamines qui se prostituaient sont tuées dans Paris, plongeant parfois le lecteur dans des détails macabres – mais sans tomber dans l’improbable (et c’est là encore un bon point).

Le moteur du récit, deux flics : Gabriel Prigent et Christian Kertesz – un type plutôt intègre au point d’avoir balancé des collègues, un pourri avec sa morale. Et Dierstein alterne l’un et l’autre, osant un jeu plutôt risqué, faire parler l’un à la première personne, l’autre à la deuxième, une alternance de chapitre en chapitre entre le « je » et le « tu ». Ca a de la gueule et, sur le long terme, ça marche globalement bien. Peut-être deux fois un rapide changement de perspective ou un détail de trop sur un autre personnage qui donne la sensation que Benjamin Dierstein n’a pas respecté son cahier des charges à la perfection (p. 312-313 par exemple), mais cela tient vraiment du détail sur l’ensemble du récit. Autres choix stylistiques qui s’accorde très bien au récit, l’incrustation de dépêches radio au fil du texte, et la quasi-absence de points de suspension (hors dialogues) – souvent, à cause d’un retournement soudain, la phrase ou le mot sont coupés et sautent directement au paragraphe suivant. Cela participe de façon évidente au rythme intense de l’ensemble.

Dierstein tient sur plus de 600 pages son récit et parvient à le relancer régulièrement, la mort d’un suspect (p. 269) et une partie de la mise en scène fait penser que l’auteur a vu la première saison de True Detective et s’en est inspiré pour son univers.

Pendant des centaines de pages, il y a de quoi se régaler à plonger dans le récit, à voir les personnages perdre pied, renforcer leurs convictions, devenir un peu plus extrêmes. Et puis…

Et puis, arrivent les dernières dizaines de pages, et ce qui était à craindre se produit : le récit va trop loin. Les traumatismes des personnages ne nourrissent plus l’intrigue, ils deviennent trop grossiers, les situations montent d’un cran de trop et le récit se noie dans le surfait. Le sommet est atteint avec des scènes directement empruntées à Scarface (une fois de trop, ce qui n’arrange rien, p. 601 pour la deuxième), et une préparation armée digne d’un Rambo II : « j’enfile mon pare-balles, mes bottes, mon couteau de chasse, un poignard Bowie, quarante centimètres de lame, je le glisse à ma ceinture, je prends mon Sig Sauer, chargé, capacité quinze coups, plus un deuxième chargeur, dans la poche de ma veste, plus le fusil d’assaut, emprunté au bureau, un HK G36, sept cents coups par minute, portée potentielle deux mille cinq cents mètres, magasin rempli, cent balles de calibre 5,56mm OTAN, que j’attache en bandoulière, dans mon dos, et puis j’avance, au trot, comme à l’entraînement » (p. 610). C’est trop. Rien n’a préparé le lecteur à une telle avalanche de détails inutiles, là où ce qui précède est plutôt sobre dans le détail des armes ou des équipements et donne alors l’impression de se retrouver dans la description millimétrée digne de Tom Clancy.

Quel dommage, après plus de 500 pages à haleter aux côtés des personnages, de finir avec une sensation d’étouffement, de trop-plein, avec du macabre injustifié, avec un antagoniste principal trop vite expédié ad patres, et des fantômes du passé aux traits tellement épais qu’ils en deviennent grotesques. Le résultat, c’est un très bon polar qui s’écroule sur la fin et gâche le plaisir de lecture qui précédait.

Une prise en passant (334)

•2 septembre, 2019 • Laisser un commentaire

Ivry-sur-Seine, France, 28 janvier 2019

Une prise en passant (333)

•31 août, 2019 • Laisser un commentaire

Tel-Aviv, Israël, 3 juillet 2008

Prix du Polar Points (5) – Le jeu de la défense (A. Buffard)

•30 août, 2019 • Laisser un commentaire

Avocat notamment pour la défense du terroriste Carlos ou de Jean-Claude Romand (au passage, lisez le brillant livre d’Emmanuel Carrère, L’Adversaire), André Buffard s’essaye à la fiction avec le roman Le jeu de la défense, qui a été retenu pour le Prix du polar.

Le jeu de la défense est, à ce stade, le texte sur lequel j’ai le plus indiqué de renvois au cours de ma lecture, ce qui n’est pas bon signe…

L’histoire tourne autour du meurtre d’une femme, Ghislaine Labreuil, jeune magistrate, meurtre dont son amant est accusé. Et, logiquement compte tenu du métier de l’auteur, le protagoniste est l’avocat chargé de la défense. L’idée est tentante ; un polar français dans le milieu de la justice (chose rare), écrit par un spécialiste de ce domaine, cela suppose un certain nombre de qualités et cela créé beaucoup d’attentes.

Le défaut majeur de Buffard, ce sont ses personnages. Aucun ne parvient à créer un semblant d’empathie, et son protagoniste encore moins que les autres, ce qui fait que le lecteur ne s’identifie pas à eux, qu’il reste méfiant, distant, étranger, et du même coup reste assez insensible à l’intrigue et à ses enjeux.

En l’occurrence, les personnages de Buffard sont tous des obsédés sexuels. La moindre femme est traitée comme un objet, et la majorité d’entre elles ne pensent d’ailleurs leurs rapports aux hommes qu’à travers le sexe. Du sexe, du cul, de la poitrine, le tout accommodé d’une mise en scène banale empruntée à du roman érotique sans saveur. A ce rythme, avec tous ces personnages qui ne pensent qu’avec leur trique, c’est André Buffard lui-même qu’on suppose être un beauf. A la chaîne, j’ai noté des scènes sexuelles minables ou des réflexions perverses p. 17, 21, 38, 42, 50, 56, 61, 77, 82, 110 (ouf, trente pages d’accalmie !), 129, 176, 184, 276 (ah, ça se calme…?), 325… et j’en oublie sûrement. Si encore cela ne concernait qu’une ou deux figures à travers le récit, soit. Mais rien ne justifie cette obsession continue de l’ensemble des personnages.

En prime, en plus de reluquer la moindre femme (avec pour adjectif récurrent et presque unique « belle » – pire que Garou !), l’avocat au cœur de l’histoire est souvent hautain, il s’endort devant le match à la télé (le beauf, le vrai ! p. 134), suit un régime constitué principalement de truffes (à plus de trois reprises, notamment p. 274 et 278) et d’alcools indiqués dans le détail pour appuyer sa suffisance.

Et, grave problème avec le protagoniste, il est plus stupide que le lecteur, ce qui n’aide pas à nourrir l’intérêt qu’on lui porte : en particulier dans les dernières pages (p. 378 en particulier) et fait preuve d’un racisme médiocre (ce qui laisse penser, avec quelques remarques politiques, que la balance penche nettement à droite chez Buffard, et pas seulement chez ses personnages) : « On vit une époque formidable. Dans un coin aussi reculé, dans un patelin perdu aux confins de l’Ardèche et de la Haute-Loire, c’est un curé black qui dit la messe pour les enterrements. » (p. 403)

Autre travers dans Le jeu de la défense, la narration d’André Buffard n’est pas bonne. Régulièrement, il fait des choix surprenants qu’il ne reproduit pas (reproche que je faisais également à Mo Malo) et qui se retrouvent par conséquent injustifiés. L’auteur mélange régulièrement les temps de la narration, si bien qu’on ne sait plus par moments s’il écrit au passé simple/imparfait, ou au présent/passé composé (entre les pages 91 et 95 par exemple). Il enchaîne subitement dans un paragraphe entier des « il » en début de phrase, reproduisant plus d’une dizaine de fois la même construction de phrase, ce qui produit un effet extrêmement déplaisant à la lecture (p. 98).

La rédaction est ratée par moments, comme p. 108, p. 209, p. 221 (« et pourquoi, et pourquoi si longtemps après ? »), p. 234 (« j’étais hyperfier »), p. 282, etc – des transitions ratées, des temps lourds, des tournures malvenues…

Il brise le quatrième mur (ou c’est du moins la sensation donnée) de façon très lourde, « Quand la question de l’innocence ou de la culpabilité se pose, on bascule, en plus, dans le roman policier. J’étais donc pressé de découvrir la procédure. » (p. 137), et de remettre ça une page plus loin : « J’ai donc attaqué la lecture comme on dissèque un polar : les faits, les constatations matérielles, les personnages, les suspects, les charges, les pistes. », et encore plus loin, lorsque le mot « polar » est prononcé par deux personnages distincts (p. 174). Cela ne fait que repousser le lecteur hors du récit.

Dernier écueil à noter, des coquilles récurrentes : « Celui[-ci] » (p. 236), « OK Cor[r]al » (p. 253), « un bruit différen[t] » (p. 258), « dans les vap[e]s » (p. 296).

Quand on lit un type qui prétend être un grand avocat, on s’attend à un minimum de style, une profondeur d’analyse. En réalité, comme avec Lyautey lorsqu’il décrit la diplomatie française, le résultat est assez plat, l’intrigue convenue, le livre globalement mauvais. Reste une enquête ponctuée de quelques rebondissements dans un univers rarement exploité par la littérature policière française. Mais le livre ne satisfait pas les attentes du lecteur et, plus que tout, les personnages et l’ambiance de Buffard (et, encore une fois, cela laisse supposer que c’est le cas de Buffard lui-même) sont rebutants, des portraits de beaufs, un univers de maniaques…

Ma plus mauvaise lecture parmi les six premiers livres de la sélection des éditions Points.

 

Une prise en passant (332)

•28 août, 2019 • Laisser un commentaire

San Luis Potosi, Mexique, 11 octobre 2016

Prix du Polar Points (4) – Le collectionneur d’herbe (F. J. Viegas)

•27 août, 2019 • Laisser un commentaire

Premier livre étranger dans la sélection des éditions Points, un roman qui a désarçonné de nombreux lecteurs du jury, écrit par le Portugais Francisco José Viegas, Le collectionneur d’herbe.

Comme un des lecteurs du jury le faisait remarquer à juste titre, Le collectionneur d’herbe n’est pas un polar, peut-être même pas vraiment un roman noir, mais un roman – au sens littéraire, face à une intrigue policière réduite à son strict minimum, pratiquement inexistante.

Les premiers chapitres posent des scènes de crime, des morts, et la question de leur assassinat. Mais après une quarantaine de pages à peine, le récit s’en désintéresse complètement pour ne résoudre le problème qu’avec quelques lignes brièvement jetées en conclusion. Le crime, l’intrigue policière ? Rien à foutre ! lance Viegas à son lecteur avec un pied de nez moqueur.

Non, ce qui intéresse Viegas, c’est le social, ce sont les hommes et les femmes, c’est son pays. Viegas dresse une monstrueuse toile d’araignée à partir des meurtres, il se sert de la situation criminelle comme prétexte pour se balader à travers le Portugal, à travers les générations. Le moindre personnage rencontré a droit à sa propre biographie qui constitue régulièrement un chapitre entier, sans que cela ne serve le récit global. Après une quarantaine de pages, on tombe au point mort, et on y reste.

En contrepartie, alors que les meurtres et l’enquête se jouent sur quelques kilomètres carrés, Francisco José Viegas nous balade. Il entraîne le récit vers l’Espagne, vers le Cap Vert ou vers le Brésil, il se promène avec son inspecteur mélancolique Jaime Ramos à travers les décennies, passe par la révolution des Œillets du 25 avril 1974, joue avec les ombres du fascisme et du communisme, multiplie les références historiques et littéraires, et ainsi de suite.

Jaime Ramos, chef de la brigade criminelle de Porto, est un régal à lui tout seul. Un type mélancolique, aux remarques à la fois dépressives et ironiques, aux habitudes millimétrées, un bonhomme qui vit dans le passé de son pays, tout en essayant d’en comprendre le présent. Le mélange est grandiose, pour peu que l’on accepte de renoncer à ce qui fait le personnage : l’enquête.

Pour un lecteur de polar qui attend avant tout une intrigue, ce livre ne peut être qu’une déception. Pour un amoureux du style, pour un amateur d’authentique (à la façon, une fois de plus, d’un Leonardo Padura qui navigue dans La Havane), et pour un curieux de l’histoire, ce livre est un pur bonheur.

Avec Le collectionneur d’herbe, c’est un Portugal à l’échelle monde que raconte Viegas. Depuis Porto, le lecteur suit l’immigration russe, les trafics avec l’Afrique, ça parle de cuisine, de politique, on remonte vers le XIXe par instants, on nous rappelle une figure historique du XVIe… Le livre est blindé de notes de bas de page pour son lecteur francophone – cela a dû demander un travail monstrueux au traducteur, Pierre Michel Pranville –, ce qui rebutera un peu plus le lecteur qui s’attend à un roman policier classique.

Le voyage en vaut définitivement la peine, tellement il est complexe, tellement il nous montre que ce petit morceau de terre étroit coincé entre l’Atlantique et l’Espagne a de choses à raconter, et que Viegas sait les raconter.

Mon livre préféré de la sélection à ce stade (6 livres lus sur les 10).

« Il notait des absurdités sur un carnet qu’il perdait sans arrêt et qu’il retrouvait dans la poche d’un de ses vieux pantalons usés, dans sa sacoche de pêche ou au milieu des livres qu’il avait cessé de lire. »