Pages nocturnes (8) – Kierkegaard

Lisant Paul Auster il y a peu (Pages nocturnes 4), je tombais sur une citation de Kierkegaard qui ne manquait pas d’attiser ma curiosité. Quelques jours plus tard, cherchant un énième Nietzsche à me mettre sous la dent, je tombais cependant à quelques centimètres de là sur l’étalage de Kierkegaard. Un bref coup d’oeil, et deux titres qui ne manquent pas de retenir mon attention : Traité du désespoir et Le journal du séducteur. Ni une ni deux, j’optais pour la lecture de ce dernier, en attendant de lire l’autre dans les semaines à venir…

Permettez-moi avant toute chose de vous prévenir : j’aborde Kierkegaard en inculte complet. S’il a été mentionné lors d’un des cours de philosophie que j’ai suivi (et il l’a été), je n’en ai rien retenu de particulier. Tout ce que m’apprend la modeste biographie introductive, c’est que Kierkegaard est le philosophe de la subjectivité : il y a des vérités individuelles… de là à ce qu’il existe des vérités humaines ?

Quant à ce livre, il le publie en 1843, rompant ses fiançailles avec une certaine Régine Olsen, et cherchant à la dégoûter de lui. Et il y a de quoi ! Ce soi-disant journal, mélant textes fictivement biographiques d’un certain Johannes et lettres de celui-ci adressées à une Cordélia sont en quelque sorte un traité de l’amour. Une réflexion autour de l’art d’aimer, avec réflexion, mesure, relativisme et vice. Non pas « aimer », mais « savoir aimer » ; jouer avec le sentiment, se l’approprier, le contrôler chez soi, et surtout chez l’autre.

Johannes a beau prétendre qu’il est amoureux, on a du mal à le croire. Sa relation amoureuse avec Cordélia est un jeu, du début à la fin : d’abord la charmer par l’intermédiaire d’un prétendant qui sert uniquement à le mettre lui en valeur et pas le prétendant, puis la demander en fiançailles avant de la dégoûter des fiançailles (qui nuiraient à sa réputation s’il venait à les rompre – fiançailles qui sont par ailleurs un acte vain, ne signifiant rien de tangible), aimer Cordélia puis l’abandonner peu à peu pour qu’elle devienne un élément actif et qu’elle s’offre sans rétention (ce que Kierkegaard nomme par l’intermédiaire de Johannes « l’esthétique érotique ») et, une fois avoir retirer tout ce qu’il était possible de la relation amoureuse (est-ce à dire à la fois le sentiment et l’acte sexuel ? Kierkegaard n’est pas assez explicite sur la question), abandonner lâchement l’être que l’on prétend aimer et se prétendre son sauveur.

L’oeuvre se lit comme un roman. D’ailleurs, on en vient à se demander ce qui fait d’elle un essai plus qu’autre chose, tellement la philosophie n’y est suggérée qu’à demi-mots, à peine effleurée. Le style est nettement ancré dans le XIXème et dans la littérature centre/est-européenne (par certains aspects, elle rappelle l’écriture de Meyrink – Le Golem notamment  -, une cinquantaine d’années plus tard) mais manque de ces élans démesurés comme justement savent si bien en abuser ou Meyrink ou Nietzsche. Reste que Sören Kierkegaard est intéressant et que je ne manquerais pas d’y revenir, mais sans cet attrait qu’ont su éveiller d’autres contemporains de celui-ci.

« Les individus n’ont été pour lui que des stimulants, il les rejetait loin de lui comme les arbres laissent tomber les feuilles – lui se rajeunissait, le feuillage se fanait. »

« Je suis bien amoureux, bien sûr, mais non pas au sens propre, et à cet égard il faut aussi être très prudent, car les conséquences sont toujours dangereuses ; et on ne l’est qu’une seule fois, n’est-ce pas ? Mais le dieu de l’amour est aveugle, et si on est malin, on réussit bien à le duper. »

« Toutes les jeunes filles en somme qui veulent se confier à moi peuvent être assurées d’un traitement parfaitement esthétique ; seulement à la fin, bien entendu, elles se sont trompées ; mais aussi c’est une clause dans mon esthétique, car ou bien la jeune fille trompe l’homme, ou bien c’est l’homme qui trompe la jeune fille. »

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~ par Zegatt sur 3 février, 2008.

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