Considérations dramatiques

« Nul aveugle ne va sans guide. »

Sophocle, Antigone

CONSIDERATIONS DRAMATIQUES

C’était par une soirée embrumée, au cours d’une fraîche nuit d’automne ; les tintements métalliques ponctuaient l’écoulement régulier du vin, et le liquide rouge emplissait les coupes comme les esprits. Un groupe de dramaturges discutait à grands bruits, animés par la flamme de la création – Sisyphe l’absurde, Gorgias le sophiste et Oreste le tragédien. La discussion battait son plein, à l’écart des autres convives qui se contentaient d’enflammer leurs cigarettes plutôt que leurs idées. Les injures fusaient, insensées, gratuites ou accablantes, chacun défendait sa part du gâteau, y incrustant ses dents avec volupté. Plats, platitudes et Platon se partageaient la scène, et tour à tour se voyaient encensés ou reniés à renforts de grands cris outragés. Les sujets dérivaient, et comme de juste ils en vinrent à aborder la marine.

« C’est un petit bateau, qui courre, qui courre… commença Sisyphe.

– C’est idiot, remarqua Gorgias. Un bateau ça ne courre pas : ça vogue.

– Mieux, cela coule, conclut Oreste. Tout navire qui se respecte se doit de sombrer. »

Et le sophiste de remarquer que de toute façon, le propre de tout liquide est de faire sombrer, il remplit à nouveau les coupes asséchées. La marine abordée, puis sabordée, en resta donc là, prisonnière de quelques glaçons, d’une quantité d’alcool titanique et des gorges déshydratées des trois penseurs pensifs.

Autour d’eux, dans l’ivresse latente, quelques éphèbes jouaient les Dionysos, pavanant en même temps que leurs culs des plateaux de fruits tout aussi alléchants. Les trois hommes se prirent à rêvasser à leur jeunesse.

« Vous souvenez-vous du temps où nos membres se dressaient droits ? demanda Sisyphe.

– Tout aussi droits que le font aujourd’hui les membres de nos troupes théâtrales une fois sur scène…

– Mais c’était tout de même sur autre chose que nous montions à l’époque, se remémora Oreste. »

Ils partirent ensemble d’un grand éclat de rire qui emplit la pièce. Bien vite pourtant, le tragédien se morfondait à nouveau, le sophiste s’attelait à peser le pour, le contre et leurs contraires, et l’absurde comptait les étoiles invisibles à travers le plafond opaque.

Créer. Créer. Créer. Les trois dramaturges partageaient au moins cette valeur, faute de partager leur succès. Mais la question demeurait : ils ne savaient ni pourquoi ils créaient, ni vers quoi ils créaient. Ils croyaient pourtant que la création croissait, ils n’avaient pas de raison d’en douter : les pages noircies se suivaient, emplies de noirceur chez le tragédien, noirâtres pour le sophiste, et laissées blanches par l’absurde – bien que ces feuilles soient tout aussi nombreuses que pour ses confrères.

Ce dernier attrapa un grain de raisin sur le plateau d’un des éphèbes, lui pinçant les fesses et lâchant un pet dans le même temps. Sisyphe le contempla un instant, puis fit tomber le grain de raisin dans sa coupe en éclaboussant la table.

« La création, c’est ça. »

Gorgias racla sa gorge et entreprit de pousser la chansonnette à la grande joie des deux acolytes au début, puis les obligeant à se boucher les oreilles sur la fin.

« Qu’était-ce ? Une mélodie, un chant, une ritournelle, un hymne, une ode, ou bien un massacre ? Choisissez : vous créez. »

Oreste se pencha en arrière et réveillât la femme d’un notable qui dormait par là tandis que son mari poussait de grands cris jouissifs dans les bras d’un des adonis de service. Elle se leva, insulta puis gifla l’homme sous les railleries de certains et la compassion d’autres.

« La création ? Ce sont les occasions manquées, et celles réussies. »

Un grand fracas résonna soudain, ébranlant la bâtisse jusque dans ses fondations. Celle-ci trembla, vacilla, mais ne s’effondra point, et le claquement brutal de deux portes conclut la prestation symphonique orchestrée par l’homme qui venait de pénétrer dans la pièce, suintant la sueur depuis chaque membre de son corps et attirant tous les regards à lui.

« Hein ? questionna Oreste.

De… marmonna Gorgias.

– Trois, siffla Sisyphe. »

L’homme avait une stature altière, des airs nobles. Des yeux, il fit le tour de la pièce, alors que les badauds – du moins ceux qui n’avaient succombé ni à Morphée ni à Adonis –, les badauds donc, préféraient leurs jambes pour faire le tour de la pièce et assister à ce nouveau spectacle.

« Ma parole, mais c’est le roi Œdipe ! s’écria Oreste.

– Sire ? s’étonna Gorgias.

– Oui, confirma Sisyphe, cire, comme celle de la bougie. Il s’enflamme. Et puis plus rien. »

Œdipe trembla, vacilla, puis il s’effondra. A genoux, il lâcha un cri ondoyant, ininterrompu et guttural. Sisyphe se prit à ricaner, Gorgias trembla dans son âme, et Oreste observait ébahi.

Œdipe se traîna tant bien que mal jusqu’aux dramaturges. Epuisé, haletant, suffoquant, les larmes ruisselaient dans les sillons de son visage et de son être désemparé alors qu’il psalmodiait une série de « non » accablés. Il sanglota laconiquement.

« C’en est trop. Les oracles détenaient donc la vérité.

– Eh bien, majesté ? entonnèrent trois voix avides.

– Me voilà accablé : j’apprends ce soir que j’ai tué mon père et que j’ai baisé avec ma mère. Le parricide et l’inceste viennent souiller à jamais ma vie ! Moi, moi le plus grand, me voilà bousculé à terre, toute ma vie détruite sur l’autel des illusions… Maudit ! Je suis maudit !

– Allons, allons… susurrèrent quatre voix. »

Les trois dramaturges intrigués se tournèrent brièvement vers la quatrième voix, celle d’un barbu tout droit arrivé de Vienne qui prenait avidement des notes sur un carnet noir. L’homme, comme complexé par ces regards inquisiteurs, reprit une bouffée de son cigare et s’éloigna hâtivement en s’exclamant « Ce coup-ci, je crois bien que je tiens quelque chose ! », et de rire avec satisfaction en remettant son carnet en poche.

Les trois dramaturges, plein de complaisance, revinrent à Œdipe, chacun posant une main sur le corps animé de frissonnements. Sisyphe fut le premier à briser le silence latent, respectueux et oppressant.

« Ceci ferait une bien belle pitrerie. Tout cela est tellement aberrant, quelle frasque !

– Tellement triste, rectifia Gorgias. Pas une frasque ou quelque comédie tordue sortie de votre esprit dérangé. Non, plutôt un tableau poignant. C’est d’un pathétique.

– Pire que pathétique, cher ami. C’est tragique. Oui, une tragédie. Il savait, il n’y a pas cru, et la réalité l’a rattrapé. Ah ! Comme le public va aimer ! s’enchanta Oreste. »

Les yeux exorbités, Œdipe cessa de trembler, jugea tour à tour chacun des trois hommes qui l’entouraient et se leva. Il bouscula l’un des serveurs et se servit parmi les couverts de service. Un couteau bien en main, accompagné par le rire, les larmes ou les applaudissements selon le dramaturge, il perça chacun de ses yeux face à l’aveuglement du monde

Ainsi, il n’eut plus à lire.

L. T. 28/10/08 – 25/11/08

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~ par Zegatt sur 28 novembre, 2008.

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