Epitaphe du film 3D

« Le téléviseur est “réel”. Il est là, il a de la dimension. Il vous dit quoi penser, vous le hurle à la figure. Il doit avoir raison, tant il paraît avoir raison. Il vous précipite si vite vers ses propres conclusions que votre esprit n’a pas le temps de se récrier : “Quelle idiotie !” »

– Ray Bradbury, Fahrenheit 451

 

Epitaphe du film 3D

Hier, entouré d’Hubert de Lartigue – peintre http://hubertdelartigue.blogspot.com/ –, de Félix Sintès – auteur de bande dessinée qui vient de publier son premier ouvrage La princesse et le jongleur http://fefe-bd.blogspot.com/ – et de sa moitié, Pauline, nous évoquions le cinéma et les évolutions qu’il avait connu depuis son siècle d’existence.
Du nanar intergalactique turc au pastiche tarantinesque en passant par les expérimentations signées Tarkovski, les coups de génie d’Hitchcock, les souvenirs émus d’un visionnage d’Excalibur ou encore l’originalité des Monty Python et le Sacré Graal, nous arrivâmes à évoquer la dernière innovation technique du cinéma : la projection de films en trois dimensions. En tête d’affiche, le Avatar de James Cameron et le Dragons des studios DreamWorks.
Depuis un an, la 3D a envahit les écrans des salles – tout comme le Blu-ray prend le relais du DVD comme celui-ci avait succédé à la VHS –, si bien qu’il est même devenu difficile d’apprécier un film sorti en trois dimensions dans une version que la technologie considère suffisamment offensante pour la bannir des salles. L’expérience avait déjà été tentée dans les années 1980 avec quelques films renvoyés aux tréfonds de l’oubli, comme le troisième épisode de la saga Vendredi 13, Meurtres en 3 dimensions (alias Vendredi 13 : Le tueur du Vendredi II pour son titre en VHS à l’époque)…
Mais quitte à jouer les prophètes de mauvaise augure, permettez-moi d’inscrire ici l’épitaphe du film 3D et d’envoyer mes condoléances à l’industrie cinématographique :
Dans sa version actuelle, le film 3D ne connaîtra pas de longévité.
Il ne survivra pas
.

 

Cette remarque que je lançais hier faisait suite à nos différents constats. La plupart, presque la totalité des films en trois dimensions que nous avions vus n’exploitaient pas la trois dimensions. Ils se contentaient de nous donner une sensation de profondeur, et s’arrêtaient là. A de rares exceptions comme l’ultime chapitre de la saga d’épouvante Saw ou des films à l’origine construits en 3D comme Toy Story 3 ou le fameux Dragons évoqué un peu plus haut, rien ne sortait véritablement de l’écran, qu’il s’agisse du passage d’un personnage ou de trippes bien sanguinolentes jetées à la figure du spectateur. La majorité des effets se contentaient d’être des ajouts de dernière minute sans véritable consistance pour des films souvent médiocres (Le choc des Titans) ou des œuvres plus que mineures de réalisateurs conséquents (Alice au pays des merveilles de Tim Burton).
Et puis d’un point de vue pratique, il y a l’élément financier : cette obligation de payer plus pour cet ajout souvent si limité, et surtout, payer de façon continue, puisque les lunettes dont vous vous affublez sont systématiquement jetées à la fin de la séance. Pour le coup, la trois dimensions devient l’exception, la cerise sur le gâteau qui fait que le spectateur ne vient plus pour voir, mais pour observer, bref, que l’image s’avance un peu plus, relayant la narration à un second plan et que le film, avant d’être une projection d’une histoire, devient un choc visuel. Et ce choc est payant.
Or, comme nous le disions justement, le choc tant attendu est justement l’absent de la majorité des productions. Celles-ci se contentent d’un simple effet, de baigner le film dans un brouillard visuel plutôt que d’extraire les images du plan fixe, d’exploser littéralement la perspective. Et puis, il y a ces lunettes justement, cet ajout : voir un film, ce n’est plus seulement un lieu privilégié, un vase clos de spectateurs assis face à la toile de projection, cela devient un monde dans lequel il faut pénétrer, pour lequel un effort est nécessaire afin de pouvoir seulement visionner le film. Et les porteurs de lunettes en temps normal vous confirmeront que le visionnage est rendu d’autant plus astreignant par la superposition des lunettes de vue et de 3D et que l’effort alors n’est plus seulement un état d’esprit, mais bien une sensation physique.

 

Pour résumer, moi, spectateur, je vais payer ma séance plus chère qu’à l’accoutumée, je vais supporter le port de lunettes pendant plusieurs heures et m’installer dans mon fauteuil en espérant voir des éléments visuels à portée de mes sens et plus seulement fixés sur une toile immobile.
Et ces espérances vont être déçues.
Parce que l’emploi de la 3D va s’avérer être plus un argument marketing qu’un véritable jeu visuel.
Parce que ce choc visuel que j’attends toujours n’aura pas suffit à compenser sur la qualité du film.
Parce que j’ai cessé d’être un simple spectateur – c’est-à-dire un être passif qui ne sait pas à quoi s’attendre et peut trouver la surprise aussi bien dans la réalisation, le jeu d’acteur ou l’histoire – et que je suis venu comme un demandeur, à supplier pour ce choc des images tant vanté.
Parce qu’un instant, j’ai été assez fou pour croire qu’une caméra filmait avec une profondeur de champs alors que la pellicule reste désespérément plate avant traitement.
Parce que j’ai cru que l’effet trois dimensions survivrait au-delà de la salle de cinéma, mais que son emprisonnement par rapport à l’écran le rend trop éphémère.
Parce que le visuel ne pourra jamais faire un film à lui tout seul.

 

Moi spectateur, j’ai cru en payant ma place que j’allais dans un parc d’attraction alors que je me suis simplement assis dans une salle de cinéma.
A bien y réfléchir, je ne suis pas venu pour voir un film, mais pour sentir l’image ; je ne suis pas venu pour être pris au tripes par le film, mais pour m’amuser.

 

Au contraire de la cérémonie des Golden Globes, la 82e cérémonie des Oscars, en 2010, n’a pas récompensé Avatar comme le meilleur film ou James Cameron comme le meilleur réalisateur, mais l’ex-femme de celui-ci, Kathryn Bigelow et son film Démineurs.
Avatar
m’a diverti, Démineurs m’a fait vibrer.

 

Le film 3D est au cinéma ce que le divertissement est à l’art. Au mieux une étape, au pire, une erreur de parcours.

L. T. (5/2/11)

Merci à Félix, Hubert et Pauline pour cette discussion et ces réflexions

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~ par Zegatt sur 6 février, 2011.

4 Réponses to “Epitaphe du film 3D”

  1. Tu te doutes bien que ce genre de réflexion m’intéresse au plus haut point =^.^= Fait chier de l’avoir ratée !
    Contre toute attente, je suis relativement d’accord avec toi. Ca t’en bouche un coin, hein ? 😉
    Pas d’accord sur tout mais relativement en phase quand même.
    Oui, la 3D va devoir évoluer (et ça va arriver, déjà, si tous va bien, les suites d’Avatar permettront de donner un coup de pied dans la fourmilière et ranger au placard les archaïques 24 images par secondes : http://blogs.wsj.com/speakeasy/2011/01/31/james-cameron-explains-why-the-3d-experience-will-be-better-on-%E2%80%98avatar-2%E2%80%99/).
    Oui, la 3D est plus marketing qu’autre chose actuellement.
    Oui, la 3D avec lunette n’est pas très pratique.
    Oui, les réalisateurs ne savent globalement pas comment l’utiliser.
    Cependant, il ne faut pas tout mettre dans le même panier.
    Je pense d’une part que la technologie n’est pas encore au point mais qu’elle le deviendra dans les 5 ou 10 ans à venir (oui, je sais, c’est long).
    Mais je pense aussi que le procès fait à la 3D n’est pas juste.
    Pourquoi ?
    Revenons en arrière pour parler du passage du noir et blanc en couleur. Est-ce que ça a changé la narration ? Est-ce que ça a rendu les films meilleurs ? Est-ce qu’un film colorisé est mieux que le même film en noir et blanc ?
    Non.
    Et pourtant, la couleur est devenu le nouveau standard.
    Pour moi, l’important n’est pas de se demander si la 3D améliore un film… mais si elle nuit au film.
    Actuellement, puisqu’elle n’est pas au point, je peux admettre que ça nuise au film. Mais à terme, quand ça sera réglé, regarder un film en 3D sera aussi naturel que regarder un film en couleurs l’est devenu.
    D’un point de vue strictement narratif, combien de films peux-tu me citer dont la couleur est un élément très important du visionnage ? Le magicien d’Oz ? Pleasantville ? Quelques autres aussi certainement… Mais dans la grande majorité, les films sont en couleurs car c’est la nouvelle norme, pas pour « mieux raconter une histoire ».
    Est-ce dérangeant que ce soit en couleur ?
    Non.
    Alors c’est bon, on peut rester en couleur.
    La 3D actuelle est transitoire. Elle se cherche. Mais il me semble évident que l’avenir se fera en 3D car l’objectif est de reproduire au mieux notre façon de regarder le monde. Son, couleur, 3D, etc. Ca s’appelle juste l’évolution. Il ne faut pas en avoir peur. 😉

    • Tu as peut-être ratée le chassé-croisé à 4, mais il n’allait pas jusque là (même si la majorité des arguments que je reprends ont été évoqués – tu te doutes bien que j’ai joué sur la mise en forme) ; par contre, t’avoir avec nous aurait sûrement été intéressant pour le coup !
      J’ai volontairement tapé dans une ligne de réflexion très tranchée, mais je pense que la 3D a de quoi trouver son public dans les films d’animation en particulier, face à un public qui recherche déjà le divertissement et l’aventure quand il rentre en salle ; le graphisme du film en tant que tel est déjà une invitation à utiliser la 3D, à valoriser un peu plus l’immersion dans l’histoire. Et là, je serais d’accord avec toi pour être partisan de la 3D sans la rendre omniprésente (et je verse une larme sur les films en deux dimensions des studios Disney au passage).
      Par contre, lorsque tu compares l’évolution du cinéma et le passage du noir et blanc au passage de l’état actuel à la 3D, je ne suis pas d’accord. Parce que la 3D n’est pas seulement un changement de technique, c’est carrément un changement de support ! Le film n’est plus à l’écran, il sort de l’écran, et, en ce sens, ce n’est plus un film à part entière.
      C’est pour cela que je pense que la 3D a une fin. Ou tout du moins une limitation, et pas des moindres. S’il s’agissait d’une sorte de projection holographique, là, elle serait à un tel point d’avancement (et il est probable qu’un jour cela ait lieu) qu’elle serait légitime, parce qu’elle proposerait de l’immersion pure. Mais encore une fois, ce ne serait plus du film, un peu à la façon dont la BD n’est pas un livre (mais en fait si, un peu quand même). Dans son état actuel, elle détruit les repères physiques du film pour un apport moindre (absent ?) et, encore une fois, ne fait que déployer un effet parc d’attraction qui ne peut que décevoir le public à terme.

      • Nous aurons l’occasion de débattre à nouveau avec passion sur ce sujet =^.^=
        Je remarque que derrière ton pessimisme vis-à-vis de cette technique, tu conserves un optimiste incroyable envers les créateurs allant l’utiliser. Ce que tu expliques n’est pas faux (« changement de support ») mais, à mon avis, la majorité des gens bossant dans ce business est moins bonne que tu ne l’imagines.
        J’en reviens à la couleur car je suis persuadé que le rapport est valable : qui utilise la couleur avec brio de nos jours ? Je ne dis pas qu’il n’y en a pas, loin de là, mais dans l’ensemble c’est juste « en couleur », si tu vois ce que je veux dire.
        Je pense que la 3D évoluera de la même façon. Certains créateurs vont réussir à exploiter cette troisième dimension alors que d’autres feront juste des films « en 3D ». C’est-à-dire un film classique mais avec une profondeur de champ et pas de jaillissement. D’ailleurs, je peux te mettre au défi de me trouver des films utilisant vraiment le jaillissement (si ce n’est pour 1 ou 2 plans sur 2h de film)…
        Même chez les bons et dans l’animation, c’est souvent comme ça. Je ne sais pas si tu as vu « Là-haut » en 3D, mais il n’y avait pas de jaillissement. En gros, le monde du film s’ouvrait derrière la limite de l’écran, exactement comme peut le faire le théâtre avec le rideau.
        Même si le rapport peut une nouvelle fois sembler cavalier, le théâtre et la 3D ont des points communs. Certains réalisateurs de théâtre utilisent la salle et les spectateurs, peuvent faire marcher les acteurs entre les rangs, communiquer avec eux, etc. Mais la majorité ne s’intéresse qu’au monde se trouvant sur la scène.
        A mon sens, tu vas voir trop loin. Tu réfléchis aux possibilités du format (ce qui est une bonne chose, hein) sans voir qu’il peut également n’être juste « qu’un format de diffusion ». Et il réussira à perdurer que s’il peut être facile d’emploi et surtout pas avoir l’obligation de faire sauter des choses à la figure des spectateurs (ce qui est plus un gimmick qu’autre chose).
        Le sport peut être vu en 3D, histoire de donner simplement l’impression d’être dans une place du stade à observer les joueurs. Les infos peuvent être en 3D, un talk show, etc. sans que cela ne soit perturbant.
        Mais je le redis, ça ne le sera que dans quelques années, quand les lunettes seront abandonnées et la fréquence d’images augmentée.
        Ah oui, pas besoin de verser une larme sur les films en 2D de Disney : ils existent encore. Tu vois ce que je veux dire ? Il faut juste vivre avec son temps sans oublier tout ce qui a été fait. Et en plus de 100 ans de cinéma, tu dispose déjà d’une base de données de film supérieure à ce que tu ne pourras jamais regardé durant toute ta vie…
        La couleur est arrivée mais si tu adores les films en noir et blanc, tu peux encore les regarder (et il y en a un sacré paquet !). Ca sera la même chose avec la 3D.
        Je me souviens d’une anecdote amusante au temps où les télés sont passées en couleur : certains « vieux », coupaient la couleur pour les regarder en noir et blanc (elle ne servait a rien et n’était pas belle, ce qui n’était pas faux car le procédé a bien évolué).
        C’est d’ailleurs ce que les chaînes disaient quand ils diffusaient des films colorisés : « si vous voulez le voir en noir et blanc, retirez la couleur de votre poste ».
        Avec le temps, plus personne ne coupe la couleur sur ses téléviseurs…
        Pour la 3D, c’est la même chose. Ce n’est pas parce que des films sont en 3D que tu es obligé de les voir en 3D sur ta télé. Libre à toi de choisir. Pas de panique, ça ne changera rien à l’histoire dans 99% des cas.
        Je vois tout de même un gros paradoxe dans tout ça. Un paradoxe pouvant secouer l’industrie entière. La 3D a été implantée dans les salles pour tenter de relancer leur fréquentation et apporter un « plus » par rapport à la télé et au home cinéma (et ça a fonctionné). Sauf que voilà, a mon sens, la 3D sans lunettes arrivera beaucoup plus vite dans ta maison que dans les salles car, chez toi, tu n’utilises pas de projection. Comment projeter une image en 3D ? Pas simple. Par contre, en utilisant des écrans, c’est jouable dès aujourd’hui.
        J’ai du mal à croire qu’un écran de cinéma de 20 mètres se transforme en écran LCD, LED (ou je ne sais quelle technologie !), virant le projecteur au passage. Enfin, pas avant des dizaines et des dizaines d’années !
        J’ai fais une interview du président du Gaumont Disney Village (un type extra soit dit en passant) et on en a parlé un peu. A la base, c’était pour parler de l’IMAX mais ça a un rapport évidemment. Je prépare actuellement un dossier sur le sujet pour un mag. On aura donc la possibilité d’en reparler rapidement =^.^=

      • Prochaine bouffe vers la fin février !

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