Ceux qui me hantent…

Ils sont là, quelque part, mes amours récurrentes et obsessives, ces quelques noms vers qui je retourne sans cesse, parcourir leurs mots, tourner leurs pages, vibrer ou défaillir le temps de quelques lignes ou d’un long récit.
Ils sont ceux qui m’ont formé, ceux qui me hantent, ceux qui me fascinent. A la fois mes modèles et mes juges. Un moyen en tant que références, un but en tant qu’accomplissements.

Le premier, c’est William Blake. Un nom croisé une fois de trop, il y a bientôt dix ans, parce que Blake en avait hanté bien d’autres avant moi. Philip Pullman, Thomas Harris ou Gordon Sumner. Peu importe leurs raisons, qu’il s’agisse d’exotisme, de théologie, de mystique ou d’hérésie. Ils m’avaient frappé le temps d’un récit d’aventure, au fond d’un polar angoissant ou dans l’envolée d’une chanson ; et si Blake était là pour eux, il serait là pour moi. Il y a aussi ces deux amis, qui décelaient déjà mes obsessions futures et n’ont fait que les accélérer, Blake perdu au détour d’un chemin. Le rendez-vous était pris, et le poète anglais m’a ravagé lors de notre rencontre autour des Chants d’Innocence et d’Expérience. Il m’a donné la foi que je cherchais.

Nietzsche naît ailleurs, à peu de distances. Un cours de philosophie. Comme beaucoup, je n’y comprend pas grand chose. La démarche reste obscure, hésitante. Un ami croyant, moral, certains diront obtus, est à mes côtés lorsque l’Allemand surgit avec sa moustache folle, pour nous parler de Dieu justement. Je crois à l’époque, mais ma foi n’est pas aveugle. Mon formateur, curé d’une petite paroisse, nous a appris que le doute est plus important que la foi. Que le divin préfère rendre la vue plutôt que l’enlever. Friedrich Nietzsche y ajoute de l’humour ce jour-là, probablement sur un extrait de Ainsi parlait Zarathoustra. Mon ami, lui, fulmine. Son Dieu y est assassiné, et l’humour qui ravit mes synapses est méprisé par sa morale vaticane. J’en ris, et décide que mon premier livre de philosophie sera allemand. Pour moi, il est toujours l’incontournable, le guide bienveillant à l’ironie grinçante.

Le suivant fut une obligation. L’une des rares. Le premier homme d’abord. Heureusement, d’ailleurs : La peste m’a laissé indifférent, et L’étranger m’a demandé une seconde lecture pour l’amadouer, le comprendre. Bref, voilà Albert Camus. Sans doute la pierre angulaire, celui qui surpasse toujours à la fois ceux qui le précèdent et ceux qui le suivent. Malgré les années, malgré les lectures multiples, ses formulations, ses convictions restent des découvertes, son génie reste suffisamment incompris pour être toujours nécessaire, toujours surprenant. Le premier, plutôt que de me faire vibrer comme tant d’autres, il m’apaisa, il m’attendrit, il me charma. Je sais que je comprendrais jamais Camus. Son sens de l’épure est trop beau pour être réductible.

Amos Oz est un incident. Un fruit du hasard ; une couverture et un titre qui frappent (Une histoire d’amour et de ténèbres), qui font qu’on les ouvre, et qu’on veut prolonger la lecture, prolonger l’expérience. Amos Oz m’a conduit jusqu’en Israël. Pour voir, pour comprendre, pour savoir si ces récits étaient plus des fictions ou des réalités. Sentir les sables d’Arad, et trouver quelque part des relents de la sensibilité qui parcourt Seule la mer ou Vie et mort en quatre rimes… Le périple continue ; deux ou trois livres sont encore fermés dans un coin, quelques lettres griffonnées en Hébreu par la main de l’auteur sur la page de garde.

La crise religieuse est passée : « Dieu est mort ». Mais le questionnement politique est là, alors les ouvrages se suivent. La réflexion avant tout, mais la recherche du verbe est toujours sous-jacente. Entre alors Ernesto Guevara et sa plume, d’abord par son Voyage à motocyclette. Le choc est immédiat ; roman d’aventure, Don Quichotte moderne de l’Amérique latine, réflexion de la guerre froide, réalité d’un homme et du monde qu’il traverse pour devenir acteur après en avoir été spectateur. Et jusqu’aux dernières pages du Journal de Bolivie, l’humour, la verve et la révolte se côtoient sans interruption, dignes des premières pages…

Quelques images frappent, et embarqué dans les réflexions successives, ma route croise Théorie de l’art moderne par Paul Klee. La force analytique est fantastique, fantasmagorique. Une claque à la fois visuelle et intellectuelle. Klee ne fait pas de tableaux, il traduit le monde, il le réduit, le traduit, sans jamais le limiter. « L’art ne reproduit pas le visible. Il rend visible. » La phrase m’avait frappée ; parcourir Klee me l’a faite comprendre.

Ellroy avait une sonorité familière, mais demeurait inconnu. Ce n’est qu’en refermant Un tueur sur la route que je remontais à l’adaptation brillante de son L.A. Confidential. Ce premier contact avec l’American Dog était abandonné chez un bouquiniste, les pages grisonnantes, la couverture fatiguée ; le titre me séduisit, j’étais nostalgique du Hannibal Lecter de Thomas Harris et la digestion récente du American Psycho de Bret Easton Ellis avait encore du mal à se faire, avec sa narration lourde et inutilement étendue. Avec son rythme effréné et ses mots acides, son humour noir et ses airs grinçants, James Ellroy me charma d’entrée de jeu. Le second rendez-vous ne fit que confirmer cette fascination. Je tourne en ce moment les dernières pages de La malédiction Hilliker, le souvenir de deux rencontres avec Ellroy à l’esprit et de sa poigne ferme, ses airs de fou furieux magnant l’ironie à la perfection.

J’ouvrais le Pop Wuh, le Chilam Balam, la Bible ; je me souvenais des récits de l’Egypte ancienne dans mon enfance. Un problème revenait : leurs similitudes. Avec un de ces frères lecteurs, ami avec qui fusent les réflexions littéraires et culturelles, j’errai dans une librairie quand Métamorphoses de l’âme et ses symboles est tombé entre mes mains. Ce n’était pas mon premier contact avec Carl Gustav Jung, que je connaissais déjà pour son Essai d’exploration de l’inconscient. Le souvenir était bon, mais ce second rendez-vous est probablement ma plus grande révélation, loin devant le génie indéniable de Freud ou de Lévi-Strauss, puisque Jung répondait à mes questions, là où je n’avais pas pris le temps d’interroger les autres quand je lisais leurs réponses. Grâce à Jung, je compris pourquoi moi, européen blanc de culture chrétienne, j’étais également ce Mexicain qui me fascinait tant, cet Egyptien polythéiste, et tant d’autres.

Et puis il y a cette dernière découverte. Comme Blake, un nom trop souvent croisé. Un homme dont je savais que l’amusement un brin pervers qui m’avait amené à feuilleter Sade pouvait me séduire d’autant plus par sa poésie obscure. Tout comme je lisais Vala ou Les quatre vivants de William Blake à voix haute comme un fou furieux, tentant de rejoindre les délires d’un Nietzsche encore à peine conscient (la moustache en moins), je me suis tourné vers Lautréamont pour ses Chants de Maldoror, dont le titre énigmatique me ramenait aux sonorités du Salammbô de Flaubert que je n’arrivais pas à surmonter. Il ne fut pas question de surmonter Lautréamont. Je me laissais embarquer dans ce délire mystique où Dieu n’est plus qu’une référence, pas même une nécessité, pas même un Dieu littéraire athée et omniprésent comme chez Nietzsche justement. Lautréamont est ma dernière révélation en date, et l’amertume de son goût me hante toujours, en attente du futur référent…

Ils sont là. Ceux qui me hantent. 46 titres de Blake (parfois 4 traductions différentes en plus de l’original en Anglais), 14 Nietzsche, 24 Camus, 10 ouvrages d’Oz, 6 par Guevara, 2 Klee, 19 Ellroy, 7 essais de jung, les 4 textes de Lautréamont. Et puis, il y a cette satisfaction orgueilleuse d’avoir découvert la majorité de ces auteurs par moi-même, à force de recoupements, de hasards, de rencontres mais très rarement d’obligations, ou de recommandations, tout au plus de vagues mentions, des discussions d’un soir et des découvertes de librairie… Reste le souvenir de quelques pages, le plaisir de certaines phrases, et quelques mots échangés avec Amos Oz et James Ellroy le temps d’une dédicace. Les livres eux, attendent toujours et encore…

Aurore, Rebecca et Mohamed, vous savez ce que je vous dois pour certaines de ces rencontres. Merci.

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~ par Zegatt sur 21 mars, 2011.

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