Prix du Polar – Editions Points (2)

Après avoir évoqué les grands ratés de cette sélection Points pour le prix du Polar 2011, et si l’on va croissant dans la qualité des ouvrages, on trouve deux livres plein de promesses au résultat assez piètre. Sans être nuls, Les visages de Jesse Kellerman et Les courants fourbes du lac Tai de Qiu Xiaolong sont mauvais.

L’idée originale est plus que prenante : un roman policier dans le milieu de l’art, avec en guise d’intrigue une monstrueuse collection d’images, sous la forme d’un gigantesque puzzle. Ethan Muller, le protagoniste – un galeriste de Manhattan, se lance dans la vente de cette artiste sorti de nulle part et parfaitement inconnu, avant que l’oeuvre ne soit entachée par le crime. Parmi les milliers de morceaux de papier, le portrait d’enfants tués quelques décennies plus tôt. Il n’en faut pas plus pour que Muller ne tente de remonter la piste du créateur derrière ces images, artiste… et tueur en série ?

Avec ça en guise d’accroche, le lecteur a de quoi s’intéresser à ce qui va suivre. D’autant que Kellerman sait s’y prendre lorsqu’il offre son premier aperçu de l’oeuvre titanesque, balançant à la gueule de son lecteur des chiffres qui surpasse l’imagination quant à la taille de l’oeuvre picturale, le temps qu’elle a mis à être créée, et la folie qui séjourne potentiellement derrière. Le roman dans les cinquante premières pages propose des dimensions qu’hélas il ne sera pas en mesure de tenir…

Car si l’ouverture du récit et le milieu dans lequel il se situe proposent une mise en bouche des moins conventionelles (à part peut-être l’un des Thomas Ripley de Highsmith également dans le milieu de l’art, les galeries restent souvent absentes du polar), les pages qui suivent tombent dans un fourmillement d’archétypes du genre et surtout de personnages sans saveur qui finissent par desservir cette intrigue de premier choix.

Le vieux flic désabusé obsédé par sa vieille enquête, le père distant et reclus, l’épisode amoureux sans lendemain et sans enjeu, et ainsi de suite ; la succession de situations que propose Kellerman réduit à peu de choses son offre alléchante des premières pages. Couplée à une succession de flash-back sans grand intérêt, cela finit par mouiller la mêche avant même que le lecteur ne soit pleinement pris au jeu de l’histoire.

Ajoutez des tournures lourdes, à peut-être mettre sur le compte du traducteur par endroits, des encoches narratives du protagoniste sans intérêt pour le récit et une seconde moitié du livre trop lente. Kellerman repose bien trop sur ses aînés et leurs personnages devenus typés à force d’être copiés, et Les visages répand des odeurs empruntées à Conan Doyle (Une étude en rouge pour sa gestion d’une histoire à deux temps avec la découverte de l’ouest et la prospection en toile de fond) et Easton Ellis (American Psycho et son approche narrative de la finance ici resaucée art moderne, avec les mêmes lourdeurs narratives – mais moins de répétitions que son aîné).

En résumé, si Les visages peut faire office de bouquin de détente, il est plus vite oublié qu’il n’est lu. Dommage compte tenu de son démarrage si prometteur…

Qiu Xiaolong, c’est un peu le Indridason (auteur islandais dont je vous parlerai bientôt mais que beaucoup doivent connaître, notamment pour son livre adapté au cinéma La cité des jarres) à la sauce chinoise, l’agneau islandais en moins donc, et la sauce piquante et le soja en plus, le tout saupoudré d’un brin de poésie et d’un côté apatride puisque Qiu écrit en Anglais, depuis les Etats-Unis.

Les courants fourbes du lac Tai propose une enquête de Chen Cao, l’inspecteur fétiche de Qiu, amené à enquêter tandis qu’il passe des vacances à proximité du fameux lac Tai qui donne son nom à l’ouvrage. Un industriel local est retrouvé assassiné, et Chen laisse ses heures de repos pour tenter d’éclaircir le meurtre.

Une affaire criminelle classique donc, dans un cadre dépaysant et fixe, par lequel Qiu introduit à l’exotisme culinaire chinois et s’aventure à des réflexions écologiques, le crime autour duquel se construit l’intrigue ayant peut-être ses sources dans des luttes pour l’environnement devenues meurtrières.

Passées ces bases, le roman s’avère bien pauvre dans son ambiance, avant tout parce que le fameux inspecteur Chen Cao est assez creux et peu charismatique, loin de personnages récurrents et hauts en couleurs que sont notamment le Erlendur Sveinsson créé par Indridason ou le Mario Conde fétiche de Padura. Ensuite à cause d’un style où Qiu intercale régulièrement et souvent sans véritable raison des vers, empruntés à la poésie chinoise ou de sa propre mouture, qui en alourdissent le roman.

L’ambiance chinoise que dessine l’auteur en toile de fond reste très schématique et imparfaite passés les assaisonnements en cuisine : services de police trop parfaits du côté de Chen ou trop imparfaits pour ce qui est des autorités officielles, enquête des plus simpliste, et relations humaines limitées, tout cela rend la vie qu’il décrit et les interactions qu’il imagine approximatives, trop peu réalistes pour que le livre accroche le lecteur à ses enjeux. Une fois de plus, face à la puanteur sauvage des Etats-Unis de Pete Dexter ou de Cormac McCarthy, des senteurs cubaines répandues par Leonardo Padura, ou des odeurs étouffantes du Mexique de Paco Ignacio Taibo II, la Chine décrite ici est si distante, si neutre qu’elle en perd ses saveurs et le roman avec.

Reste l’enquête, classique et minimaliste, réglée en quelques dizaines de pages et sans grande surprise, sans enjeux non plus malgré l’empathie qu’on éprouve ici ou là pour Chen, ses aventures sentimentales et ses dilemmes… Au final, que retenir de ces pages ? Que la pollution c’est mal et que le lac est pollué – pour les détails, il faudra repasser – et que les recettes asiatiques, ça donne faim ! Pour ce qui est de se rassasier de la lecture et d’épancher sa soif d’intrigue ou de style, le rendez-vous sera remis avec un autre, certainement pas avec Qiu Xiaolong.

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~ par Zegatt sur 13 octobre, 2011.

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