Profilage criminel : tentative N°2 (7)

La symbolique du meurtre – Comprendre avec Jung

L’approche que je propose ici n’est pas dans mes habitudes ; elle se fait presque exclusivement sur des bases de Psychologie. Elle ne prétend en aucun cas être exacte mais veut avant tout proposer une autre interprétation, une autre lecture des faits qui demande à être confortée.
Les habitués de ce site le savent, je me suis passionné pour l’approche psychologique de Carl Gustav Jung avec la lecture de son Essai d’exploration de l’inconscient et surtout Métamorphoses de l’âme et ses symboles (si la curiosité vous prend, commencez peut-être plutôt par Psychologie de l’inconscient).
Jung fonde une immense partie de son exploration psychologique sur les mythes, prenant pour principe que nombre de mythes présentent des similitudes entre eux, des archétypes que l’on retrouve régulièrement avec des variantes et sous des allures atténuées aussi bien chez des schizophrènes, dans les rêves que dans l’inconscient du commun des mortels. Ces similitudes font partie de ce que Jung établit comme l’inconscient collectif : un canevas modifiable, perpétuellement réinventé dont des symboles sont amenés à surgir par instants à la conscience.

Or, un acte aussi exceptionnel qu’un meurtre contient forcément des aspects symboliques forts, conscients ou non – c’est d’ailleurs pour une bonne part sur ce postulat que se base le profilage criminel. Pourquoi alors ne pas tenter d’étudier l’affaire criminelle dont il est question ici depuis plusieurs mois à travers la psychologie jungienne ?

Deux aspects majeurs m’intriguaient ici : le démembrement et la mise à l’eau du corps. Comme je l’ai déjà expliqué, ces deux éléments indiquent vraisemblablement un rapport limité à l’égard de la victime : un lieu de recueillement/deuil est inutile, et il n’y a pas un rapport précis avec la victime dénotant une proximité entre elle et son meurtrier avant la rencontre fatale.
D’où ma question : que se passe-t-il si on lit ces évènements à travers l’analyse jungienne ?

Le démembrement est un aspect commun à de nombreuses religions à travers le monde :

  • dans le Pop Wuh, seigneur Sept à la Sarbacane est décrété mort dans l’Inframonde, son corps démembré et éparpillé par les divinités infernales, puis sa tête reprend vie dans un arbre à calebasse. Il donne par la suite vie à deux fils en crachant dans la main d’une fillette (sorte d’immaculée conception mexicaine),
  • Osiris subit lui aussi un démembrement causé par son frère Seth, avant que sa sœur incestueuse Isis ne le ramène à la vie, accomplissant par la même occasion la naissance d’Horus,
  • c’est le cas de Ganesh avant que sa tête ne soit remplacée par celle d’un éléphant,
  • sous certains aspects, la déesse hindouiste Kali peut également être associée au démembrement. Déesse à la fois de mort et de création, Kali est munie de plusieurs bras (comme Shiva) et différentes représentations la montre munie de parures cadavériques (crânes, membres, etc.),
  • autre mythe plus classique, dans les Juges : « Il vient à sa maison, prend un coutelas, saisit sa concubine et la morcelle, suivant ses os, en douze morceaux. Il l’envoie à toute frontière d’Israël. » (Jg 19, 29),
  • côté littérature, Mary Shelley et son célèbre Frankenstein.

Isis et Horus

Toutes ces histoires présentent différents points communs :

  • le démembrement comme prolongement de la mort et non comme sa cause (Pop Wuh, Osiris, Kali, Frankenstein),
  • une résurrection sous une autre forme (Pop Wuh, Ganesh, Frankenstein),
  •  l’idée d’un repos obtenu ou d’une justice rendue (Pop Wuh, la vengeance d’Osiris, Juges 20, Frankenstein),
  • l’idée d’une naissance ultérieure à la recomposition du corps, d’une prolongation de celui-ci lorsque la vie réapparaît (Pop Wuh, Horus, Torah – les 12 morceaux rappelant les 12 tribus d’Israël).

Une page du Pop Wuh

L’eau comme lieu de mort ou étape initiatique est également un classique :

  • le départ sur la mer de l’est de Quetzalcoatl sur un radeau de serpents alors qu’il est rejeté par son frère Tezcatlipoca,
  • Tlaloc ou son égal maya Chac, dieu de l’eau qui est l’un des plus avides du sang humain – notez également la pratique des sacrifices humains dans les cenotes,
  • le meurtre d’Osiris, lui aussi victime de son frère, Seth, qui le démembre après cela,
  • la mort d’Egée (dans la mer qui portera son nom) lorsque celui-ci se suicide croyant que son fils Thésée est mort en Crète, dévoré par le Minotaure car il n’a pas hissé le pavillon indiquant son retour. Cette mort est d’ailleurs précédée par celle d’Ariane abandonnée sur une île,
  • Moïse pour qui l’eau est à la fois un lieu avant-coureur de vie (lorsqu’il est retrouvé sur le Nil) puis de mort (traversée de la mer Rouge et la promesse de ne pas voir vivant la terre d’Israël),
  • Jonas et le célèbre séjour dans le ventre de la baleine (dont on trouve une variante dans Pinocchio de Collodi),
  • Jean-Baptiste et le baptême du Christ qui concrétise le statut de celui-ci comme fils de Dieu.

Le baptême du Christ vu par Verrocchio

Une fois encore, diverses similitudes :

  • l’eau comme passage à l’âge adulte, rite de passage (Thésée – qui devient roi –, Moïse, Jonas, Pinocchio – perte du statut inanimé avec son retour –, et le Christ),
  • l’eau comme prélude à la disparition ou à la mort (Quetzalcoatl, Osiris, Egée, Moïse, Jésus-Christ – qui dit messie dit crucifixion –, et également la créature de Frankenstein qui finit sa course entre les icebergs),
  • l’eau comme symbole maternel – naissance ou couple – (Tlaloc et les sacrifices d’abondance, Osiris et l’attente de la naissance d’Horus, l’abandon d’Ariane au profit futur d’Antiope, Moïse).

Jonas et la baleine

A présent que ce tableau général est dressé, revenons à des aspects criminels et tentons par déduction de comprendre le choix symbolique des actes au regard des archétypes mythologiques.
La résurrection connotée dans de nombreux mythes à travers l’eau dénote l’aspect conservateur de celle-ci. Plus que l’air libre, plus bien sûr que le feu. La mise à l’eau intervient comme un complément, une fixation de ce qui est. Elle présente des aspects maternels (similitude avec le liquide amniotique) et est régulièrement prémisse à une naissance ou une maturation, et ne fait jamais suite à celle-ci.
Le démembrement agit en partie de façon similaire, en particulier dans les polythéismes, puisqu’il appelle à une recomposition des corps, à un retour à la vie. Remarquez par la même occasion que les dieux pourvus d’attributs animaux les acquièrent souvent après une telle étape : les dieux sont d’abord des hommes et acquièrent leur statut divin une fois assimilés à travers la mort avec un animal (Egypte, Inde, Mexique).

 Un cenote

Le démembrement intervient de façon Post Mortem (et paradoxalement Ante Mortem par la même occasion dans les mythes). René Girard rappelle que le sacrifice a pour but d’assimiler ou de faire assimiler par son/ses dieu-x- les attributs de la victime, et sous bien des aspects le meurtre intervient également comme un complément de la personne, cela par la satisfaction de ses pulsions, l’accalmie de la libido qui s’ensuit.
La pulsion destructrice par l’acte de démembrement permet d’assurer sa suprématie sur une victime déjà morte. C’est une forme d’accomplissement, d’un au-delà au cadre strictement nécessaire de l’acte criminel, à la fois une victoire sur l’autre et l’assurance de celle-ci (voir Seth et Osiris en particulier). La réalisation d’un tel acte Post Mortem dénote un manque qui demande à être comblé, une certitude à obtenir : il faut plus que la mort. Comme Saint Thomas touchant les plaies du Christ, il faut s’assurer de la mort, commettre le crime, le voir ne suffisent pas.

Kali

Vient ensuite la mise à l’eau, dont je disais plus haut qu’elle reflète un aspect de conservation et un aspect maternel. Pour revenir sur deux faits divers relativement récents, vous remarquerez que le meurtre de L à Pornic s’est fait avec démembrement et mise à l’eau (avec lestage) mais sans passage à l’acte sexuel. Inversement, J-M en Ardèche a subi une attaque sexuelle et son corps a été ensuite brûlé. Remarquez également que dans le cas 1, la partie Post Mortem est développée et que le largage se déroule sur plusieurs localisations. Dans le cas 2, il y a un lieu d’agression et un lieu de passage à l’acte criminel à proprement parler dans un espace assez réduit, privilégiant un rapport Ante Mortem et où le souvenir de la victime est inutile (d’où incinération).
Le cas 2 est ouvertement mâle, c’est un acte de libido au premier degré, un acte sexuel. La disparition suivie de meurtre à Pornic est au contraire beaucoup plus compensatrice, le déversement pulsionnel se fait de façon plus détourné, plus élaboré mais aussi à sens unique : la victime est déjà morte.
Tout comme les mythes évoqués en ouverture, ces actes confirment pour une bonne part non seulement la théorie jungienne et l’existence d’un inconscient collectif, mais surtout l’existence d’archétypes associant certaines valeurs entre elles, certains choix symboliques indiquant un rapport aux choses particulier. Bref, du profilage à la sauce mythologique.

Que tenter d’en déduire ?
Avant tout, que la victime dans le cas qui nous intéresse n’a très probablement pas été agressée sexuellement (ce que laissait déjà supposer le Modus Operandi accentué sur des aspects P.M.).
Qu’il y a probablement un défaut maternel dans la vie du criminel (manque de la promiscuité d’une femme, tendance homosexuelle partielle ?). Non seulement par ce qui concerne le choix de la zone de largage, mais potentiellement également le choix de sa victime et la façon dont il est abordé (qui implique potentiellement une mise en confiance). A ce titre, on pensera bien entendu à comparer ce cas à l’affaire de Pornic, mais pourquoi pas également à Edmund Kemper pour ce qui est du Modus Operandi P.M. (expliqué en partie par son environnement immédiat ultra-féminin que lui-même repoussait de toutes ses forces à travers ses actes meurtriers).
Enfin, le démembrement et la mise à l’eau associés l’un à l’autre peuvent faire penser à une jalousie/rivalité et le rappel d’une image qui demande à être détruite (parce qu’elle rappelle quelque chose de négatif ou évoque quelque chose que l’on n’a pas été) d’où le choix de cette victime.

Voilà, un long raisonnement pour de rares déductions me direz-vous ; reste à espérer qu’elles soient valides et qu’elles puissent se vérifier à travers d’autres cas.

Affaire… à suivre.

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~ par Zegatt sur 26 octobre, 2011.

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