Car Seth tua Osiris…

De même que la tête d’Osiris ne lui a pas été ravie,
De même ma tête, après les massacres, me sera restituée…
Livre des morts des anciens égyptiens, Incantation 43 –

Sur les berges d’un fleuve d’Orient, il fut décidé de remettre les biens qui leur revenaient à deux frères d’une lignée royale. Les possessions terrestres de leurs aïeux furent réparties, et le premier frère hérita de terres aux sols propices, verdoyants et fertiles. Le second se vit remettre des étendues vastes et arides, pauvres à la vie. Jaloux des biens de son frère, ce dernier regardait d’un oeil avide le domaine de celui-ci prospérer. Il se fit désireux de l’égaler, de le surpasser même, sans pourtant y parvenir.
Un beau jour, usant d’un prétexte, il entraîna ce frère si prospère avec lui. Confiant, celui-ci se laissa faire. Hélas, le second, au plus fort de sa jalousie, tua cet individu de son propre sang.

Cette histoire n’est pas celle d’Abel et Caïn. Ici, le frère prospère s’appelle Osiris et celui jaloux se nomme Seth.

Osiris est favorisé, marié à une épouse incestueuse et soeur aimante,Isis. Seth est un dieu rouge, un être rejeté et solitaire. Et quelque part dans un delta du Nil, par un accès de colère, le réprouvé laisse dériver le corps sans vie du favori. Osiris reste là, à la portée des charognards et de la pourriture. C’est toutefois sans compter sur la belle Isis qui retrouve la dépouille et lui offre une sépulture, réveillant à nouveau la colère de Seth qui ne supporte pas de voir les hommages rendus au défunt.
Déshonorant une fois de plus le mort, Seth vient extraire le corps, le découpe puis le disperse en 14 emplacements des terres d’Egypte. Mais une fois de plus, Isis demeure liée à son mari et frère et entreprend de rassembler le corps afin d’accorder son repos à Osiris. Arrivée au bout d’un long périple, Isis se retrouve en possession de 13 morceaux du corps de son aimé, le phallus de celui-ci demeurant perdu. Par un procédé magique, elle parvient toutefois à le reconstituer, et la vie s’empare à nouveau du corps mutilé d’Osiris. Les époux réunis s’accouplent de nouveau, et Isis ne tarde pas à donner vie à un fils voué à hériter de la couronne d’Egypte : Horus.

L’incantation 42 du Livre des morts récite une vingtaine de parties du corps, chacune associée à une divinité, la sagesse de Thot, le dieu à tête d’ibis, recouvrant de sa protection le corps tout entier. Je me joins sous cet augure à l’incantation, et faisant que « Mes deux lèvres sont les lèvres d’Anubis », le dieu chacal embaumeur, je me propose de vous parler de meurtre en sa compagnie.

 Tuer est un acte directement issu de la libido – dans son sens large. Le meurtre implique une pulsion, un désir, un besoin. On tue pour obtenir des biens, pour venger, ou pour répondre à un désir.
C’est cette troisième catégorie qui m’intéresse le plus, car la plus obscure, la plus pulsionelle, la plus inconsciente. C’est celle-ci où l’intimité s’en mêle, où il y a avant toute chose, avant même le meurtre, non seulement un désir de meurtre mais surtout un rapport entre la victime et son agresseur, une potentialité de mort, psychologique et physique.
Une intimité même. Comme de celle qui se noue entre les deux frères ennemis Osiris et Seth.

La vengeance n’a jamais été pour Seth qu’un prétexte ; son acharnement à vouloir détruire le corps de son frère, à s’assurer non pas de sa mort, mais de sa disparition, de sa non-existence le prouve. Seth agit par désir.
Le contraire de la vie n’est pas et n’a jamais été la mort, c’est le vide. Osiris, tout comme le Christ nous le rappelle : faites mourir la mort, vous n’obtiendrez que la résurrection, en aucun cas l’oubli.
Ce qui perd Seth n’est pas tant la fidélité d’Isis, mais son obsession personnelle. Non seulement le sacrifice qu’il commet est vain (puisqu’il n’est destiné à personne si ce n’est à lui-même), mais en sacrifiant le sacrifié (ou en tuant le mort), il ne fait que le rendre plus vivant que jamais.

C’est la mort qui rend Osiris fertile. La même incantation 42 que j’évoquais plus haut associe au phallus du mort celui d’Osiris. Chaque membre cherchant son équivalence divine de force, elle se trouve ici dans le membre artificiel de la divinité, un sexe créé de toute pièce qui néanmoins enfantera Horus. Si le retour d’Osiris d’entre les morts ne suffisait pas à assouvir sa stature, la vie qu’il donne à Horus renforce le pouvoir du père. Et afin de réduire à néant le moindre doute éventuel, ce même Horus sera par la suite couronné roi de toute l’Egypte, martelant une ultime fois la suprématie de sa lignée, et non de celle de son oncle.

Seth est par ailleurs associé à des valeurs non fertiles, car outre les terres arides dont il hérite, certains récits le mettent en scène dans des ébats homosexuels, en particulier un rapport non abouti entre lui et ce même Horus pendant lequel le neveu, dupant l’oncle, le fait en réalité éjaculer entre ses mains et récupère la semence de celui-ci, semence stérile puisqu’elle n’est pas allé à son but.

Remarquez bien les récurrences et les jeux de mise en scène depuis le début de notre histoire : Osiris est d’abord noyé, plongé dans ce liquide amniotique géant qu’est le Nil, prémisse à une fertilité à venir, fertilité qui n’a pas été accomplie puisque malgré son épouse incestueuse, Osiris demeure sans héritier. Seth également tue par l’eau celui issu de la même eau que lui, enfanté par les mêmes parents, héritier du même territoire originel, noyé dans l’élément même qui nourrit la jalousie de Seth, cette eau qui rend ces terres à lui fertiles, et celles de son frère arides.
Vient ensuite la mise en terre, et la sortie de terre : la fertilité à nouveau évoquée en filigrane avec la sortie de terre de ce qui a été mis. Puis, comme pour une plante (n’oublions pas à ce stade qu’Osiris est mort, dénué de vie animale ou humaine – et notons aussi que c’est justement un dieu à tête animale qui l’a assassiné, lui qui a une tête humaine) il est mis en morceaux, comme planté, avant de reprendre vie malgré sa partition et malgré son statut incomplet. Tout cela rappelle de nombreux mythes, mais également une explication kabbaliste du Sefer Bahir, le « Livre de la clarté » : « Comme chorech (שרש) « racine » où le Chin (ש) ressemble à la racine d’un arbre. Quant à Resh (ר), il rappelle le fait que chaque arbre est courbé. Et quelle est la fonction du deuxième Chin ? Ceci t’enseigne que si tu prends une branche et tu la plantes, elle devient un arbre à son tour. »
Vivant à nouveau, recomposé par une femme, cette même femme qui l’avait déjà sorti des eaux (accouchement), sexuellement complété par le corps d’Isis (qui rappelle que l’enfantement ne peut se faire sans les deux sexes, et que si l’homme est fertile, c’est néanmoins à la femme qu’il revient de faire naître), Osiris complète alors son rôle procréateur.
Seth se retrouve non seulement perdant dans son avidité et sa jalousie, mais perdant dans son habileté à se légitimer par un quelconque avenir, c’est-à-dire par l’intermédiaire d’une progéniture.

Visuellement, l’apparence rayonnante d’Horus, et son aspect de faucon sont un écho à cette même apparence chez le Dieu des Dieux, Râ, élément supplémentaire d’affirmation de la virilité et du pouvoir, élément dont son très terrestre oncle Seth, apparenté à un chacal ou plus probablement à un oryctérope, est parfaitement dépourvu.
Horus fait suite au cycle vie-mort de son père. Là où Osiris traversait l’eau et les cycles de fertilités pour passer de vie à trépas puis à la vie, Horus suggère le Râ éternellement renaissant, le Râ dont le disque solaire mâle circule sur une barque reposant sur le fleuve féminin, fleuve rappelant une fois de plus la naissance, mais surtout le corps parsemé d’étoiles de la déesse nocture Nout. Une mise en scène que l’on retrouve dans le Christianisme lorsque l’hostie (Râ) est élevée au-dessus du calice de liquide (Nout) afin de parachever le statut messianique (résurrection solaire).

Quelques points encore… Isis dans tout ceci tient un rôle de rassembleuse ; elle reconstitue, elle suit l’époux, porte l’enfant. Plus tard, lors d’oppositions entre Seth et Horus (qui prend alors le relais de son père, et devient par certains aspects avide de vengeance), son rôle devient plus trouble, oscillant d’entremetteuse à un statut protecteur, castrateur même, qui conduira les Dieux à se réunir en concile afin de statuer sur une affaire familiale insoluble où la rivalité fratricide s’est muée en lutte oncle-neveu. La femme ici tient le rôle de la parole, là où les hommes se contentent des actes. Elle parachève la vie, là où certains s’entêtent à vouloir la mort.

Reste le meurtrier infructueux. Indéniablement lié à Osiris au-delà même du sang qu’ils partagent, la sexualité de Seth ne devient tangible qu’une fois la seconde mort d’Osiris achevée. Rendant dans un premier temps le frère au ventre de la mère (la noyade dans le Nil), il compense son infertilité propre et celle de son territoire par la fertilisation de l’Egypte en y répandant le corps d’Osiris. Son acte criminel est avant tout fantasmatique, avant tout une avalanche macabre post mortem, une mort sublimée, parachevée, une disparition déconstitution dissolution destruction.
Mais là où une seule mort aurait signifié sa prise du pouvoir, sa satisfaction libidineuse, son entêtement névrosé grandit sa victime et le rend un peu plus anodin à mesure. Si bien qu’il reporte ses attentes, désir et haine à la fois, sur la progéniture d’Osiris et d’Isis, avec laquelle sa sexualité prend enfin jour, sur un être bien vivant cette fois, contre lequel il s’oppose, se mesure, mais qu’il ne tente jamais de détruire. La lutte entre Horus et Seth est une opposition qui ne se fait pas dans la mort et qui, en impliquant la vie, implique la sexualité.
Notons enfin la ressemblance physique frappante entre Anubis (image au début de l’article) et de Seth, liés tous deux par la mort. Mais si le chacal accompagne la mort, l’oryctérope passe son temps à vouloir la provoquer, bien moins sage. Si rageur et tonant que, lors de la délibération des Dieux, Râ le conduira enfin à ne plus être uniquement un élément de destruction mais à se faire par instants protecteur, un protecteur dangereux néanmoins, puisque Seth est associé aux orages, ces orages à la pluie nourricière qui alimente le Nil, mais une eau qui provoque également des innondations, des noyades (Osiris à nouveau) et un orage serti d’éclairs qui provoquent la mort.

Toujours dans l’incantation 42, il est dit « Ma colonne vertébrale est celle de Seth ».

S’il fallait encore nous en convaincre cette ultime indication nous éclaire sur le rôle essentiel de Seth. Il est celui qui fait que nous nous tenons droit. Si Seth est le meurtrier, c’est qu’il est avant tout l’orgueil.

Publicités

~ par Zegatt sur 19 novembre, 2011.

Une Réponse to “Car Seth tua Osiris…”

  1. […] Suite du meurtre d’Osiris par Seth et de ses conséquences. […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :