…et le meurtre se répéta

Suite du meurtre d’Osiris par Seth et de ses conséquences.

Sortons du cadre mythologique pur et appliquons-le à des cas concrets. Les faits divers depuis le début de l’année 2011 ont été relativement chargés en affaires impliquant des morts de jeunes. Des affaires qui, souvent à cause de l’âge des victimes, ont suscité de fortes réactions médiatiques.

L’avalanche d’avis, de polémiques, de réactions politiques ne m’intéresse pas ici (mais qui sait, dans les jours qui viennent, peut-être le temps d’un article). Une fois de plus, c’est l’interprétation du mode opératoire et quelques grands traits du profil criminel qui m’intéressent. Pour cela, je vais faire appel à 4 affaires (pour une bonne partie déjà évoquées sur ce site) : Pornic, Pau, Tournon et Chambon sur Lignon. Ma « politique » reste la même : les affaires sont répertoriées sur le net, hormis des éléments en rapport au Mode Opératoire, je ne suis pas là pour étaler plus de détails que les lieux et des initiales.

Dans l’affaire de Pornic, la victime est une jeune fille et son assassin est connu et écroué.
A Pau, il s’agit d’un adolescent, les circonstances demeurent troubles et le coupable inconnu. C’est pour cette raison que cette affaire m’intéresse en particulier (Cf les articles à partir du Profilage criminel N°2-1).
Pour Tournon, une jeune fille, coupable connu et en cavale.
La récente affaire du Chambon sur Lignon, une adolescente et le coupable arrêté.

Ces affaires présentent différentes similitudes :
– démembrement et mise à l’eau (Pornic, Pau)
– agression sexuelle, incinération du corps (Tournon, Chambon)
– milieu urbain à Pau, « intermédiaire » à Pornic, « campagnard » pour Tournon et Chambon
– Drogues impliquées de façon indirecte (Tournon, Chambon) comme prétexte (champignons hallucinogènes) ou lieu de largage (cannabis) voire comme facilitateurs (un minimum d’alcool étant impliqué à Pornic comme facilitateur).

Place aux observations et déductions.

Le contraire de la vie n’est pas la mort. Son opposé est la destruction.
Ce qui existe n’est pas opposé à ce qui a existé, mais à ce qui n’existe pas.
Pour pratiquer un deuil de façon totale, il faut avoir conscience de la mort. Pour de nombreuses personnes, cela suppose avoir un élément afin de compléter le deuil. L’affirmation de mort ne suffit pas pour établir la mort, il faut un élément physique pour s’y rattacher – qu’il s’agisse d’un corps, d’une tombe, d’un lieu ou d’un objet de deuil. Une forme d' »objet transitionnel » pour employer l’expression de Winnicott qui permet à l’enfant de prendre conscience du monde – ici, de la mort. Cela va être valable aussi bien pour les proches que, comme parfois dans le cas d’un meurtre, pour l’assassin.

Mettre le feu à un corps, vouloir sa destruction, n’a pas un rôle pratique afin d’éliminer des traces – tout du moins pas uniquement. Cela suppose également que le deuil – donc le souvenir – n’est pas nécessaire.
Tout meurtrier provoque une destruction partielle : la mort. Mais un meurtre est dans la majorité des cas un acte pulsionnel. Il suppose donc de combler un besoin, de satisfaire un fantasme. Et, comme tout fantasme, de pouvoir le reproduire sans forcément nécessiter un passage à l’acte – donc de se souvenir. D’où l’utilité pour certains criminels d’avoir accès à cet aspect du deuil qu’est le souvenir via un élément transitionnel : le corps, le lieu du meurtre ou la zone de largage, ou encore un trophée. 
Inversement, la destruction d’un corps n’est acceptée que si ce corps a perdu toute utilité. Donc que ce qui devait être fait avec ce corps a eu lieu Ante-Mortem.
Dans les cas mentionnés, il y a précisément eu un rapport sexuel avec les victimes qui ont ensuite été assassinées et incinérées.

Certains diront que la mise à feu a un aspect avant tout pratique. Je suis loin d’en être sûr. Un corps enterré peut être encore moins visible qu’un corps brûlé, et la mise à feu suppose des signes potentiellement visibles, même derrière un espace boisé, et un risque : feu, fumée.

A l’inverse, une mise à l’eau implique une proximité beaucoup plus poussée avec une victime (vivante ou morte), un rapport prolongé et, par bien des aspects, nous renvoit directement à la première mort d’Osiris (sans compter que dans les affaires de Pornic et de Pau il y a, comme pour Osiris, un démembrement).

Bien sûr, les meurtriers quand bien même ils connaîtraient l’histoire égyptienne n’ont en aucun cas effectué un rituel en l’honneur de Seth. Il est cependant probable qu’une partie de leur motivation puisse être rapprochée de ce qui poussa Seth à commettre son acte criminel à répétition. Comme pour Seth en effet, ces deux hommes n’en sont probablement pas à un coup d’essai (cela est certain pour Pornic) : la maturité de leur crime parle d’elle-même.
Quitte à ce qu’il n’y ait pas eu un meurtre avant, il y a eu un fantasme suffisament répété et élaboré pour que le passage à l’acte se fasse. Une volonté de puissance (expression empruntée à Nietzsche) demandant à s’exprimer, poussée par des pusions.

Revenons à Seth : ce dernier tue son frère. Jamais il n’aurait pu détruire celui-ci ; il a agit par désir, par jalousie, mais totalement supprimer le frère (tout comme Caïn, les mythes dogons, Remus et Romulus, etc) signifierait supprimer la relation (tuer le père et la mère). La mise à l’eau lors de la première mort implique également ce rapport à la mère, en rendant le fils à un élément féminin, au liquide amniotique du Nil.

C’est ce même rapport que l’on retrouve à Pornic et Pau, la raison pour laquelle il n’y a pas de rapport sexuel (cela n’a pas été confirmé à ce jour pour Pau) : parce que Seth ne tue pas pour prouver sa fertilité, mais parce qu’il désire celle de son frère. Parce que pour ces hommes le désir est plus fort que la volonté de puissance.

Il y a fondamentalement deux types de sexualité : l’une consiste à multiplier la forme, l’autre à explorer l’acte. L’une est pratique, l’autre bien plus fantasmatique. Multipliez les partenaires, les lieux ou bien diversifiez l’acte (quitte à réduire un peu plus encore son aspect pratique). Vivre l’acte ou l’habiter. Or le meurtre est sexuel, que cela se fasse de façon directe ou non.
Dans un cas comme Tournon ou Chambon, c’est l’acte qui est essentiel, dans un cas comme Pornic ou Pau, c’est le fantasme. Pour Seth, c’est un fantasme.

La mise à l’eau du corps est un acte de conservation. Non seulement parce qu’un corps subit moins rapidement les effets de décomposition (ce qu’au demeurant l’assassin n’est pas forcé de savoir), mais parce qu’une telle pratique impose un parti pris, une décision. Lors d’une agression, l’agresseur ne choisit pas d’abord le lieu de l’agression ; il choisit avant tout la victime, qui implique le lieu de l’agression. Lors du largage d’un corps, le choix est un choix intime (donc d’autant plus significatif). Mettre un corps à l’eau suppose donc non seulement de vouloir plonger ce corps dans le liquide, mais de choisir ce fameux objet transitionnel de mort, de créer de toute pièce le souvenir.

Dans le cas de Pornic, cet élément de souvenir est d’autant plus fort que le corps est lesté, donc qu’il ne bougera pas. A Pau, cet élément reste inconnu à l’heure actuelle mais peu probable. La mobilité du corps une fois mis à l’eau rend le rapport à celui-ci moindre, mais cela n’empêche pas le meurtrier d’avoir le besoin (conscient ou non) d’un objet transitionnel. Quand bien même savoir ce qu’il advient du corps ne l’intéresse pas, savoir où ce corps disparaît l’intéresse. Pour le coup, c’est donc le lieu de mise à l’eau qui est important.

Notez également que dans cette affaire, le corps est démembré. Or, tous les éléments du corps sont précisément largués au même endroit. D’un point de vue purement pratique ce choix est complètement absurde.

Face au corps X, j’assimile un lieu Y de souvenir. Face à deux corps X et X’, je peux assimiler deux lieux de souvenir Y et Y’, tout comme je peux assimiler un seul et même lieu de souvenir Y (fonction qu’occupe par exemple un monument aux morts qui sert d’objet transitionnel pour les morts des guerres mondiales). Mais face à un seul corps X divisé en X1, X2, X3, etc, je ne peux pas prétendre à un trop grand souvenir dès l’instant où les lieux de mémoire sont aussi multiples que les éléments et surtout mobiles (puisque non lestés).

Ce qui attise la jalousie de Seth, c’est précisément qu’Isis puisse se souvenir ; qu’Osiris puisse avoir un lieu de mémoire et un lieu d’existence (malgré sa mort) indépendant de son acte meurtrier et de sa jalousie. Sa jalousie existe toujours puisque son frère existe également (Isis est là, la tombe également). D’où le besoin de Seth de découper le corps, et de l’éparpiller. Pour réduire les possibilités d’Isis de se souvenir, pour permettre à Osiris de cesser d’exister pour le monde, et donc avant tout pour lui, son meurtrier.

A Pau comme à Pornic, il faut que la victime puisse continuer à exister. Le meurtrier à besoin de se souvenir. Un minimum. Et faute de lester le corps à Pau donc d’avoir un point précis, faute de savoir ce qui pourra advenir du corps, c’est le lieu de largage qui devient essentiel au moment où la victime morte et son meurtrier se séparent physiquement. Et il se trouve, si vous revenez à l’article que j’ai écrit il y a un mois de cela qu’en visionnant les photos, la zone que j’évoquais rue Amédée Roussille, c’est-à-dire les lieux face à la résidence Les Rives, au numéro 3 de la rue, sont parfaitement à même de servir d’objet transitionnel, dans notre cas de lieu de souvenir.

Non seulement il y a des places de parking (accès facile), la circulation peu importante (bruit en moins), le Gave à proximité (bruit reposant de l’eau), les lieux agréables (nature, espace boisé à proximité, belle vue sur la rive d’en face et bancs pour y rester), mais surtout, il y a ce lavoir en contrebas que je supposais il y a un mois être le lieu de largage. Les sensations entourant les lieux et l’aspect de ce lavoir au vu des derniers éléments que j’évoque plus haut ne font que confirmer cette théorie.
Le lavoir est en bois (matière noble), avec une toiture sobre (pas un bloc plat), allongé (propose donc un cheminement de quelques mètres) et sa forme peut rappeler un mausolée.
Une fois de plus, tout me laisse à croire que les lieux n’ont pas été choisis dans l’empressement ou pour un aspect pratique essentiel, mais bien parce qu’il existe un rapport symbolique entre le criminel et ces lieux.

Tout fantasme implique de l’imagination, bien plus qu’une simple pulsion. L’imagination implique de la culture, un sens du détail plus développé qu’un simple sens pratique, voire un défaut du sens pratique.
La découpe grossière du corps dans l’affaire de Pau corrobore cette idée d’un défaut de l’aspect pratique, tandis que la multiplicité des lieux (agression, zone de largage), le rapport prolongé entre victime et meurtrier et le fantasme développé (au détriment probable de tout rapport sexuel) soutient un imaginaire criminel plus prononcé (en particulier sur des aspects Post Mortem).

De tels éléments, une fois de plus, vont dans le sens d’un profil au parcours professionnel plus classique, plus avancé que dans les affaires de Tournon ou Chambon, et probablement de Pornic. Une personne plus âgée, et peu encline à l’usage de facilitateurs, tout du moins de produits stupéfiants à un moment quelconque du Modus Operandi.

Parce que le meurtre de Seth est raisonné, celui-ci l’est également.
Parce que le désir de Seth est de la jalousie et n’est pas une preuve de puissance mais un désir de puissance, celui-ci l’est également.
Parce que Seth devient lubrique après le meurtre, et encore plus une fois le meurtre devenu impossible (résurrection d’Osiris, naissance d’Horus) donc accompli, ce crime rempli une fonction normalisatrice. Le meurtre permet de ne pas céder à une sexualité aberrante, il satisfait une pulsion, accomplit le fantasme et soulage la psychée. La question fondamentale étant bien sûr de savoir : pour combien de temps ?

Seth a tué Osiris. Osiris a pourtant survécu, car le meurtre doit être puni et puisque les Dieux sont immortels, Seth s’est contenté de son échec, à défaut d’autre chose. Reste à remonter sa trace, à joindre l’archétype au réel pour résoudre – ou tout du moins comprendre – ce dernier…

Pour aller plus loin :
Le Bahir – Livre de la Clarté, traduction Joseph Gottfarstein
Le livre des morts des anciens Egyptiens, traduction Grégoire Kolpaktchy
– Jurgis Baltrusaitis, Les perspectives dépravées 3 – La quête d’Isis
– Stéphane Bourgoin, Le livre noir des serial killers
– Sigmund Freud, Totem et tabou
– René Girard, La violence et le sacré
– Carl Gustav Jung, Métamorphoses de l’âme et ses symboles et Psychologie de l’inconscient
– Laurent Montet, Les tueurs en série
– Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra et L’Antéchrist
– Donald Woods Winnicott, Jeu et réalité – L’espace potentiel

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~ par Zegatt sur 22 novembre, 2011.

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