Comment j’ai raté ma campagne

« Recherchez la profondeur des choses : l’ironie ne descend jamais si loin. »
– Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète

Comment j’ai raté ma campagne

Comme de nombreux Français mercredi soir, j’ai eu l’occasion de voir à la télévision une pièce de théâtre.

Deux acteurs à peine pour occuper la scène : un petit brun nerveux et une blonde qui semblait remplir les interstices de leur conversation, tout cela autour d’une intrigue dont la conclusion était connue d’avance. Et malgré cela, ils avaient réussi à réunir plusieurs millions de paires d’yeux le temps des quelques minutes de cet entretien.

Un entretien qui à bien y regarder alliait une touche d’ironie à un rien de comique grinçant. Mais alors me demandai-je, cette pièce de théâtre, quel en est l’auteur ? Songeant à son absurdité, je pensais dans un premier temps à Ionesco, ou Beckett.

Non, m’a-t-on répondu. Guignol.

Nicolas Sarkozy 2012

Et c’était sans compter sur l’affiche qui allait être publiée le lendemain ! car loin d’attirer les foules, je crains plutôt qu’elle ne les laisse dubitatives.

Allons bon ! Quand on est publicitaire et qu’on fait preuve d’un sens de l’imagination assez réduit pour se contenter de copier ses prédécesseurs, à quoi bon espérer en plus le faire intelligemment…

Valéry Giscard d’Estaing 1981

L’affiche de campagne du président sortant Nicolas Sarkozy est en effet un mélange entre celle de Valéry Giscard d’Estaing en 1981 et celle de François Mitterrand en 1988. Slogan de la première, mise en scène de la seconde. Sauf que…

Sauf que voilà : première ironie, le slogan de Sarkozy reprend celui de Giscard d’Estaing perdant la présidence, et propose pour le coup de remplacer l’article indéfini par un « LA » catégorique, personnifiant la France sous l’apparence de Nicolas Sarkozy – comme l’avait fait en son temps Mitterrand avec l’unité. Manque de bol, cette force française que veut incarner le candidat Sarkozy est en contradiction avec cette même France dont le président Sarkozy n’a cessé de répéter qu’elle était en crise…

Bien plus grave, la seconde ironie de cette affiche réside dans une mise en scène complètement incohérente. Il y a d’abord Nicolas Sarkozy lui-même, dont les contours et le visage respirent la retouche informatique sous tous les angles (en particulier au niveau de son œil gauche), comme s’il avait été découpé et collé à la va-vite sur un dépliant touristique aux couleurs azures. Et puis si l’on met cette affiche de campagne en vis-à-vis avec celle de François Mitterrand qui présente les mêmes schémas, on constate une force bien plus prononcée de la seconde.

Les raisons en sont multiples, à commencer par le choix d’un fond visuel uni chez le prédécesseur de Sarkozy quand ce dernier préfère rompre le bleu caraïbe par une étendue marine. Et survient du même coup un premier problème : en quoi la mer est-elle représentative de la France ? pour un peu, on se croirait en Angleterre ! ou, pour Sarkozy si souvent comparé à un Napoléon d’opérette, sur l’île de Sainte Hélène comme le disent quelques mauvaises langues… A l’inverse, le choix d’une vue du terroir, une vue terrestre, avait prouvé son efficacité, à la fois pour Mitterrand et pour Sarkozy (respectivement en 1981 et 2007), mais ce sera pour une autre fois.

Et puis, il y a l’angle de vue. En plaçant François Mitterrand presque de profil, en légère contre-plongée, cela renforce ses traits droits et durs (de son nez en particulier), surtout avec une lumière l’éclairant de face, avec « La France unie » dans la continuité de ses épaules, comme un prolongement faisant office de socle. Pour ce qui est de l’actuel président, Nicolas Sarkozy est vu de trois quart face, en légère plongée afin de pouvoir montrer aussi le sol (la mer pour le coup), ce qui rend son allure moins puissante… mais évite aussi de mettre son nez en valeur, nez qui – comme pour Mitterrand – n’a rien d’anodin. Enfin, le slogan vient lui barrer la vue de façon rectiligne par l’alignement des premières lettres de chaque mot. Du coup, même avec les lumières les plus douces qui soient et une étendue marine limpide, le candidat de l’affiche ne voit pas au-delà d’un slogan que sa propre position vient mettre à mal.

François Mitterrand 1988

Tout cela, bien sûr, va de paire avec la fameuse pièce de théâtre dont je vous parlais en entrée, et dans laquelle par un habile jeu de questions-réponses le petit nerveux répondait à la pin-up blonde qu’il était le capitaine d’un bateau, et qu’il n’allait pas laisser le bateau faire naufrage…

Ah, décidément ! quelle inspiration chez ces publicitaires ! Penser à une telle métaphore à peine un mois après le naufrage du Costa Concordia !

Au moins, le doute n’est pas permis en voyant cette affiche ; si nous ne faisons pas naufrage, c’est que nous allons droit dans le mur.

L T – 17/02/2012

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~ par Zegatt sur 17 février, 2012.

12 Réponses to “Comment j’ai raté ma campagne”

  1. Héhé, très bon ! =^.^=

    Et tu penses quoi du slogan de Bayrou, qui est une variation de l’ancien de Sarko ?
    « Ensemble » / « Un pays uni » ; « Tout devient possible » / « Rien de lui résiste »

    Y’a des mecs qui se creusent la tête ! =^.^=

    • Merci pour ton passage !
      Par contre, je ne suis pas sûr de voir une réelle similitude entre les deux slogans… D’autant que, si je ne me plante pas, celui de Bayrou a été choisi par les internautes du Modem.
      Pour ma part, je trouve le slogan de Bayrou peu efficace. Trop agressif (mais à ce jeu-là celui de Sarkozy l’est aussi), et surtout, peu logique : il ne colle pas à l’image plutôt tranquille de Bayrou. Du coup, j’ai des doutes sur son efficacité.

      • Tu ne vois pas le lien entre les deux slogans ? Je suis surpris, il m’a tout de suite sauté aux yeux.
        Ensemble… tout devient possible.
        Un pays unis… rien ne lui résiste.
        Toi et moi… nous sommes invincibles.
        Main dans la main… nous vaincrons.
        Assemblons nos forces… et l’avenir nous sourira.
        Formons un groupe… et nous réaliserons de grandes choses.
        Etc. … Etc.
        En gros, tout est une simple variation de la célèbre devise nationale de la Belgique :
        L’union… fait la force.

      • Mouais, l’idée peut être assez similaire, la formulation change tout de même pas mal les choses.
        Et le slogan de Bayrou lui donne un côté va-t-en-guerre que rien ne justifie (surtout pas Bayrou), sans compter l’appel nationaliste… En quoi est-ce qu' »un pays uni, rien ne lui résiste » ? On croirait un slogan staliniste ou nationaliste au possible – l’opposé de l’idée européenne en somme. Les gars qui ont voté pour ce slogan ont des idées bizarres ; ça ne va jamais parler à l’électeur moyen, c’est bien trop brut de forme.
        Sarkozy, en 2007, avait opté pour un slogan d’union : l’idée était de construire, de mettre en place le fameux « changement » (même si pour le coup, avec ses discours, ses appels aux changements devenaient bien plus violents qu’en se limitant à l’affiche).
        Là, à la première lecture, Bayrou réclame la résistance nationale. Mais à quoi ? Il crée des fantômes puisqu’on ne le verra jamais tenir un discours d’extrême gauche et que, dans le même temps, il ne peut pas se permettre de prôner une résistance à Sarkozy (comme le font une bonne part des autres partis) vu qu’il est coincé entre les idées du PS et de l’UMP, une fois de plus à cheval et à devoir jouer les balanciers (avec moins de succès qu’il y a 5 ans semble-t-il).

      • Oui, je vois. Je trouve tout de même ça paresseux.
        En tout cas je te rejoins sur le fait que ça ne correspond pas au bonhomme pour Bayrou.
        Franchement, le slogan de Sarko en 2007 me semblait totalement opportuniste et dénué de sens profond. Comment dire « ensemble » pour un type qui a longtemps fait passer (et le fait encore de mon point de vue) son image personnelle avant le reste ? (Cécilia a certainement apprécié le « ensemble » =^.^=)
        Le slogan brasse large et est bon pour gagner des voix, mais ne reflète pas le candidat.
        Je ne suis pas plus que ça la campagne en fait. Cela dit, je suis passé tout à l’heure devant une affiche de Mélenchon que j’ai trouvée plutôt raccord avec le mec et même assez vendeuse :

      • Eheh, ça on est d’accord, ça lui va comme un gant au père Mélenchon avec sa bonne voix grognarde.

      • Hihi, personne ne peut battre une cravate rouge sur un fond rouge =^u^=

  2. « raté ma campagne »… tu vas peut être un peu vite en besogne, non ?
    On saura ça en Mai prochain, pour le moment, on ne peut qu’espérer !

    • Ah, il fallait bien un titre accrocheur…
      Par contre, niveau visuel, l’affiche de campagne me paraît définitivement ratée. Après, Sarkozy peut être un relativement bon orateur, et surtout il sait se mettre en scène quand il fait ses tournées de candidat. Du coup, je ne jure de rien (d’autant que la majorité des candidats n’ont pas encore sorti leurs affiches, et qu’ils sont parfaitement capables de pondre quelque chose d’aussi mauvais que « La France présidente » en gros plan noir et blanc).
      Bref, la propagande est un art, et ces temps-ci elle est bien mal maîtrisée…

      • Putain oui, qu’elle était mauvaise cette affiche « La France présidente » ! Mais qui est responsable de cette catastrophe publicitaire ?

  3. Excellent !
    Sur tous les blogs qui en parlaient, je trouve que ton analyse est une des plus pertinente !

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