Le jour où j’ai vu mourir la Cinquième République

58 années, 6 mois et 17 jours.

C’est le temps qui se sera écoulé, au jour du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, depuis le 5 octobre 1958, le jour où est entrée en application la constitution de la Cinquième République. C’est le temps qu’aura mis la Cinquième République pour s’avérer une bonne fois pour toute caduque et pour agonir.

La Cinquième République, depuis 1965, repose pratiquement à chaque élection sur un balancement antinomique, une opposition continue entre droite et gauche. Deux exceptions toutefois à ce jeu de balancier : le départ précipité de De Gaulle, qui amène Georges Pompidou face à Alain Poher en 1969, et bien sûr le second tour de 2002 qui voit Jacques Chirac faire face à Jean-Marie Le Pen.
Toutes les autres élections ont vu s’opposer des candidats issus des partis principaux de la droite et de la gauche.
En 1965, c’est de Gaulle qui est contre Mitterrand.
En 1974, c’est Giscard d’Estaing qui l’emporte face à Mitterrand.
En 1981, distribution inversée.
En 1988, Mitterrand qui reste face à Chirac.
En 1995, Chirac qui gagne face à Jospin.
En 2007, Sarkozy qui l’emporte sur Royal.
En 2012, Hollande qui devance Sarkozy.

Ce jeu grotesque de démocratie, limité dans la quasi-totalité des cas à deux partis centraux n’est pas sans rappeler l’alternance assez souvent moquée des Etats-Unis d’Amérique.
A tel point que le dernier prétendant de la droite, petit nerveux qui sans cesse a arrêté la politique pour mieux la reprendre, trop content d’être rappelé dans les défilés officiels pour s’incruster dans les premiers rangs, ce conquérant de la Libye et chercheurs d’alibis – pour se débarrasser des éternelles casseroles – a poussé le vice jusqu’à faire renommer son parti Les Républicains.
Il ne manquerait qu’au Parti Socialiste de vouloir se baptiser Les Démocrates pour parachever ces pitreries.

Mais voilà ce que nous réserve potentiellement le 22 avril 2017 : non seulement la fin de ce grotesque jeu d’alternance, mais peut-être également la pierre tombale à la fois pour ces deux partis et pour la Cinquième République.
Trop souvent, les voix centrales de la gauche socialiste et de la droite populaire/républicaine n’ont cessé de nous mettre en garde, de s’inquiéter pour la survie de la Constitution, de nous prévenir d’un danger. Que les choses soient claires : il s’agit là d’un mensonge. La fin de la Constitution telle qu’elle est définie à l’heure d’aujourd’hui ne serait en rien l’échec de la démocratie ou l’échec de la France. Bien au contraire.
A moins de croire que nous, citoyens, sommes trop stupides, que nous n’avons pas conscience de l’échec de notre système politique. Cet échec, la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection de 2002 nous l’avait déjà annoncé. La durée du mandat présidentiel réduite à cinq ans en avait été un premier symptôme. Les primaires organisées à gauche comme à droite ont parachevé cette déliquescence : à droite, elles ont démontré les relents nauséabonds d’autoritarisme inhérents au parti, quand déjà en 2007 Nicolas Sarkozy s’arrangeait pour être le seul candidat à sa propre élection, parvenant à éjecter Michèle Alliot-Marie et quelques autres de la course de manière un peu obscure. A gauche, le récent choix de Benoît Hamon et l’enchaînement de fourberies et de traîtrises de la part des six candidats malheureux ne vaut guère mieux. Le système dégénère.

La question se pose donc de savoir si nous devons demeurer spectateurs de cet échec et attendre une agonie que chaque jour risque de rendre plus violente.
C’est lorsqu’il parlait de la France, celle de Louis Napoléon Bonaparte, que Karl Marx écrivait : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands évènements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. »
Mais les choses seraient-elles pires, devraient-elles se répéter plus encore que deux fois seulement ? Serions-nous assez aveugles pour que chacune de nos Républiques soient nées dans la violence ?
La première avec la Révolution, qui sombre quelques années plus tard avec Napoléon.
La seconde, née d’une autre révolution, puis renversée par son propre président, Napoléon III.
La troisième, née de la guerre franco-allemande de 1870, et qui s’achève avec le régime de Vichy dans les heures les plus sombres de la France.
La quatrième, née au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et qui est mise à mal par les guerres coloniales – en particulier la guerre d’Algérie.
La cinquième s’ouvre sur une sortie de crise du conflit algérien : « Je vous ai compris », en réalité aveu d’incompréhension…

Voilà donc la campagne de 2017, et un autre échec : probablement le plus gros raté de cette bipolarité politique de la Cinquième République. A un peu moins de quinze jours du premier tour du scrutin, il est pratiquement certain que ni la droite ni la gauche traditionnelles ne pourront accéder au second tour.
Pire, il est possible que ni le Parti Socialiste, ni Les Républicains ne figurent parmi les trois candidats de tête, potentiellement devancés par Emmanuel Macron, Marine Le Pen, et Jean-Luc Mélenchon.

Ce serait là l’aveu d’échec le plus retentissant du système.
Mais allons plus loin, à quelques heures des résultats, et faisons confiance aux sondages qui donnent dans l’ordre : Marine Le Pen, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, François Fillon.
Si l’on applique une possible variable sur les scores potentiels (entre 25% et 18%), et que nous conservons cet ordre, deux constats s’imposent : le premier, c’est qu’a priori, celui qui a le moins de chance de parvenir au second tour, c’est François Fillon, qui sera relégué troisième ou quatrième.
Ensuite, c’est que la probabilité de voir Macron doublé par Mélenchon est plus forte que celle de voir Le Pen hériter d’une troisième place.
En somme, si la possibilité d’un second tour Macron-Le Pen est, selon les sondages, l’option la plus probable, eh bien l’option de voir un tirage Le Pen-Mélenchon est plus forte que celle de voir Macron-Mélenchon…

Enfin, dernière réflexion quant aux conséquences autour des différentes combinaisons et, surtout des deux plus problématiques : d’abord, cette dernière, qui verrait l’extrême-droite face à un parti d’extrême-gauche, ce qui ne va plaire ni aux électeurs plus traditionnels, ni aux fanatiques que l’on peut trouver dans ces partis, ni aux marchés financiers. Bref, cela annoncerait un joyeux bordel pour les quinze prochains jours.
Autre combinaison problématique (mais très peu probable), un face-à-face Fillon-Le Pen. Voir l’extrême-droite affronter une droite qui au cours des derniers mois a donné une image de plus en plus ridicule d’elle-même, entre corruption (notons d’ailleurs que l’extrême-droite s’est aussi prêtée à ce jeu-là), emplois fictifs et fake news, cet affrontement risque là aussi de mettre le feu aux poudres.

Voilà dans tous les cas la Cinquième République proche de son terme, dans ses derniers balbutiements.
Le Pen élue, les chances de survie du système seraient certainement réduites à néant.
Mélenchon élu, son programme conduit à la mise en place d’une Sixième République.
Macron élu, ce ne serait probablement qu’une dernière inspiration avant un écroulement probable dans la décennie à venir…

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~ par Zegatt sur 23 avril, 2017.

Une Réponse to “Le jour où j’ai vu mourir la Cinquième République”

  1. Bonjour Laurent, si nous la voyions mourir pour en découvrir une nouvelle … Je suis bien inquiète car le banquier ne me dit rien qui vaille. Je voulais t’inviter en compagnie de Carmen mais elle ne réapparaîtra que fin mai. Moi je vais disparaître jusqu’ au 10 : apres on déjeune ensemble ?

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