Prix du Polar Points (3) – Qaanaaq (Mo Malo)

Lecture suivante pour ce Prix du polar 2019, le livre Qaanaaq, du nom d’une ville du Groenland et également prénom du protagoniste, signé par Mo Malo, pseudonyme d’un auteur français.

Au premier abord, c’est avec méfiance que j’abordais ce livre : Mo Malo entend clairement surfer sur la vague des auteurs nordiques (Indridason, Läckberg, Larsson, Nesbo et autres) avec le choix d’un tel pseudonyme, et potentiellement berner son lecteur qui croit d’abord lire un auteur local. Rien de tel : Malo est bien français, mais il prétend néanmoins offrir un dépaysement vers les terres glacées, effleurant le Danemark et se concentrant avant tout sur le Groenland où se déroule l’intrigue.

Qaanaaq est un livre rempli de légers défauts mais il dégage pourtant un charme évident. Derrière un récit assez classique et sans réelle particularité, Mo Malo se balade à travers le Groenland et entraîne le lecteur avec lui, avec un plaisir évident. Il est indéniable que l’auteur connaît son sujet, qu’il joue avec la société locale, diverses anecdotes, et des paysages qu’il a pris le temps d’explorer, de visu et dans des recherches.

C’est d’ailleurs peut-être un défaut du livre, vouloir trop balayer la société groenlandaise, avec comme point de départ une série de morts étranges, dont on suspecte d’abord un ours déchaîné d’en être l’auteur. Très vite, le meurtrier prend cependant une forme bien humaine et entraîne le protagoniste Qaanaaq et l’acolyte local dont il s’est vu affublé, Apputiku, dans sa traque.

Le livre contient des ressorts classiques du récit policier de ces dernières années (déjà vu, entre autres, – très mauvais – dans Origine d’Abu-Jaber, dans les livres d’Indridason, dans beaucoup de Grangé, ou encore dans le Iboga critiqué récemment) : un héros aux origines obscures, avec un traumatisme de jeunesse que son enquête l’amène à confronter.

Un héros par endroits trop savant, ce qui donne lieu à des blocs d’information – l’info est bienvenue, mais le fait que ce soit trop souvent Qaanaaq qui les rapporte rend le personnage suffisant, ne paraît pas assez logique par rapport aux dialogues du même Qaanaaq (p. 32 ou 45 notamment). De même, des remarques du narrateur via le regard de Qaanaaq avec un relent xénophobe ne paraissent pas logiques par rapport au personnage et à l’ambiance (p. 36 et 43).

Le roman utilise régulièrement des références anglo-saxonnes et utilise quelques tirades en anglais. Une d’ailleurs pose problème, mais relève du même symptôme de ces légères contradictions entre ce qui est dit ou pensé par tel personnage et une remarque dans la narration quelques lignes ou pages plus loin : « Yes, he has… I mean, he had a friend : Rong, répondit-il sans se faire prier, dans un anglais sommaire. (…) Rong Deng. Best friend Huan. Always together. Very close. » Or, si le personnage a un anglais sommaire comme le montre la fin de la tirade, pourquoi fait-il des phrases correctes au début et prend-t-il la peine de corriger la conjugaison ? Légère incohérence, mais ce genre de problème est trop récurrent et démontre un manque de finition du récit.

Autre raté narratif, évoquant les plateformes pétrolières (p. 92) : « – Il y a souvent des accidents ? demanda Qaanaaq. / – Pas souvent. Mais quand il y en a, ça fait des dégats. », et suit un long paragraphe détaillant des « désastres écologiques ». Mais qui connaît ce fait ? Le narrateur ? Si oui, pourquoi a-t-il besoin subitement de partager ces données alors qu’il est effacé la plupart du temps, et parle à travers le regard de ses personnages ? Si ce n’est pas le narrateur, c’est une réflexion de Qaanaaq. Mais dans ce cas, pourquoi pose-t-il la question s’il connaît déjà tous ces détails ?

Et, page 101, Mo Malo fait rentrer quatre personnes dans un hélicoptère où, plus tôt au chapitre 8, il expliquait que seulement trois personnes pouvaient rentrer dedans !

Dans l’aspect de l’écriture, l’auteur choisit de régulièrement inclure des « øh », probablement avec l’idée de faire couleur locale, mais cela ne se justifie pas (c’est le seul élément « sonore » local) et alourdit terriblement le rendu global du texte – bien plus que le choix d’inclure quelques notes de bas de page explicatives. Bizarrerie visuelle également à la toute fin, avec une police d’écriture qui se réduit (p. 548) alors que cela n’a jamais été fait plus tôt. Autre choix un peu étrange : la majorité des chapitres commencent avec une référence à une photo selon un numéro de fichier et un bref descriptif. On se doute bien que c’est Qaanaaq qui utilise un appareil, mais il faut attendre près d’une centaine de pages pour que l’existence de celui-ci soit mentionné (p. 91) ! Et son obsession pour la photo des différentes scènes ne se confirme réellement que bien après la moitié du roman (p. 348-349)…

Ailleurs, au chapitre 11, subitement, la narration est découpée par tranches horaires précises sans réelle justification, et sans que cela ne soit jamais répété plus loin. Pourquoi cette subite expérimentation narrative si rien ne la justifie ?

 

Au cours de ma lecture, j’ai noté à de nombreuses reprises des scènes qui manquaient de logique, naïves, voire qui viraient dans du grotesque, entre autres p. 192, 372-373, 410-411, 456…

Encore quelques éléments ratés parmi d’autres, la mention d’un GPS qui donne la température, mais pas l’heure (p. 501-502) ! Et, p. 515, un deus ex machina très prévisible.

 

Malgré ces très nombreux défauts, Qaanaaq dégage un charme évident. Le livre manque de finition, mais il n’est pas bâclé pour autant. Et c’est cela que dénote finalement le choix du pseudonyme de l’auteur : à la lecture, il est indéniable que le bonhomme aime cette région du monde qu’il décrit, que son choix ne s’est pas porté sur le Groenland pour le seul dépaysement, mais bien parce qu’il maîtrise une bonne partie du décor dans lequel il plante son enquête.

Loin de faire un roman facile comme le font trop d’auteurs comme Jean-Christophe Grangé et toute la clique que ce dernier a inspiré, proposant un dépaysement de carte postale, incomplet, creux (c’était le cas de l’Iran et du Chili de Lyautey dans Les saisons inversées), Malo connaît son sujet, il l’a travaillé, exploré, son Groenland sonne le plus souvent vrai.

En dépit donc de ces touches ratées récurrentes, la sensation globale est une atmosphère à plusieurs niveaux, fidèle, profonde, et cela participe pour beaucoup à la qualité du livre, à passer outre les défauts pour profiter des lieux, s’enfoncer dans la société locale et les enjeux politiques et économiques du grand froid.

Le livre est épais, autour de 540 pages, et il laisse un bon souvenir, même si l’on pinaille trop souvent à la lecture. Cela n’en fait pas un grand roman, loin de là, mais un récit dépaysant autour d’une intrigue assez dynamique, permettant de brasser beaucoup d’aspects du Groenland, et qui mérite le détour si l’occasion se présente. Un moment agréable, à défaut d’une bonne surprise.

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~ par Zegatt sur 24 août, 2019.

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