Prix du Polar Points (4) – Le collectionneur d’herbe (F. J. Viegas)

Premier livre étranger dans la sélection des éditions Points, un roman qui a désarçonné de nombreux lecteurs du jury, écrit par le Portugais Francisco José Viegas, Le collectionneur d’herbe.

Comme un des lecteurs du jury le faisait remarquer à juste titre, Le collectionneur d’herbe n’est pas un polar, peut-être même pas vraiment un roman noir, mais un roman – au sens littéraire, face à une intrigue policière réduite à son strict minimum, pratiquement inexistante.

Les premiers chapitres posent des scènes de crime, des morts, et la question de leur assassinat. Mais après une quarantaine de pages à peine, le récit s’en désintéresse complètement pour ne résoudre le problème qu’avec quelques lignes brièvement jetées en conclusion. Le crime, l’intrigue policière ? Rien à foutre ! lance Viegas à son lecteur avec un pied de nez moqueur.

Non, ce qui intéresse Viegas, c’est le social, ce sont les hommes et les femmes, c’est son pays. Viegas dresse une monstrueuse toile d’araignée à partir des meurtres, il se sert de la situation criminelle comme prétexte pour se balader à travers le Portugal, à travers les générations. Le moindre personnage rencontré a droit à sa propre biographie qui constitue régulièrement un chapitre entier, sans que cela ne serve le récit global. Après une quarantaine de pages, on tombe au point mort, et on y reste.

En contrepartie, alors que les meurtres et l’enquête se jouent sur quelques kilomètres carrés, Francisco José Viegas nous balade. Il entraîne le récit vers l’Espagne, vers le Cap Vert ou vers le Brésil, il se promène avec son inspecteur mélancolique Jaime Ramos à travers les décennies, passe par la révolution des Œillets du 25 avril 1974, joue avec les ombres du fascisme et du communisme, multiplie les références historiques et littéraires, et ainsi de suite.

Jaime Ramos, chef de la brigade criminelle de Porto, est un régal à lui tout seul. Un type mélancolique, aux remarques à la fois dépressives et ironiques, aux habitudes millimétrées, un bonhomme qui vit dans le passé de son pays, tout en essayant d’en comprendre le présent. Le mélange est grandiose, pour peu que l’on accepte de renoncer à ce qui fait le personnage : l’enquête.

Pour un lecteur de polar qui attend avant tout une intrigue, ce livre ne peut être qu’une déception. Pour un amoureux du style, pour un amateur d’authentique (à la façon, une fois de plus, d’un Leonardo Padura qui navigue dans La Havane), et pour un curieux de l’histoire, ce livre est un pur bonheur.

Avec Le collectionneur d’herbe, c’est un Portugal à l’échelle monde que raconte Viegas. Depuis Porto, le lecteur suit l’immigration russe, les trafics avec l’Afrique, ça parle de cuisine, de politique, on remonte vers le XIXe par instants, on nous rappelle une figure historique du XVIe… Le livre est blindé de notes de bas de page pour son lecteur francophone – cela a dû demander un travail monstrueux au traducteur, Pierre Michel Pranville –, ce qui rebutera un peu plus le lecteur qui s’attend à un roman policier classique.

Le voyage en vaut définitivement la peine, tellement il est complexe, tellement il nous montre que ce petit morceau de terre étroit coincé entre l’Atlantique et l’Espagne a de choses à raconter, et que Viegas sait les raconter.

Mon livre préféré de la sélection à ce stade (6 livres lus sur les 10).

« Il notait des absurdités sur un carnet qu’il perdait sans arrêt et qu’il retrouvait dans la poche d’un de ses vieux pantalons usés, dans sa sacoche de pêche ou au milieu des livres qu’il avait cessé de lire. »

 

 

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~ par Zegatt sur 27 août, 2019.

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