« Les salops. Ils ont eu Cabu. »

Quelque part, sur une étagère, il y a un carnet à dessin. Dedans, il y a une page avec ma gueule crobardée en trois coups de crayon, « Merci ! » et une signature : Cabu. Un échange de bons procédés, entre le maître et l’admirateur, un soir de juin 2011…

Je n’ai pas dormi de la nuit. Depuis l’autre bout du monde, face à un fichu écran d’ordinateur, dans l’incapacité de faire quoi que ce soit, j’essaye tant bien que mal de combler le vide. Je mets deux image sur internet par ici, j’essaye de passer des coups de fil avec un Skype qui ne fonctionne pas, je discute brièvement avec deux ou trois amis et j’envoie quelques e-mails et SMS. Et ça ne suffit pas à combler le vide.

La nuit s’est passée à croiser l’information de différents sites internet, à espérer, à craindre,… Au début, il y a une attaque. Et moi qui réagit, à l’habitude face à un tel évènement, avec froideur, en analyste, pour essayer de comprendre qui a pu faire ça.

Charlie Hebdo, c’est moche. Des journalistes. Et puis, avec les minutes qui passent, qui deviennent des heures, les « journalistes » deviennent des dessinateurs, des caricaturistes. Ils deviennent des noms. D’abord Charb. Charb, que j’associe à peu d’images, mais dont les personnages à gros nez, avec leur couleur de Simpson me reviennent à l’esprit tandis que je regarde ce nom. Et puis il y a cet autre nom qui tombe. Cabu.

Putain. Pas lui. Pas Cabu. Pas ce bonhomme avec son air de gentil grand-père, pas ce type qui aimait tout le monde, sauf ceux qui étaient foutus de se prétendre différents. Cabu que j’avais entraperçu, si placide, si calme, avec son léger sourire qui de temps en temps venait poindre. Cabu avec sa gentille niaque, celle qui vous dit qu’elle emmerde le monde, et qu’elle vous aime tout en même temps.

Et puis les autres, que je connais moins, dont il me faut taper les noms dans le moteur de recherche pour retrouver des traits qui, s’ils ne sont pas familiers, sont au moins connus. Alors je regarde, je regarde ces dessins, ces photos pour penser à eux et puis, au bout d’un certain temps, pour commencer à sourire, à rire même, parce que c’est ce qu’ils ont toujours fait.

C’est ce qu’il faut faire aujourd’hui. Rire. Rire comme jamais. Parce que la déflagration d’un rire, ça fait plus de bruit qu’une détonation.

Et puis il y a les soubresauts. Ce putain de vague à l’âme, cette saloperie de tristesse qui me choppe tout à coup, et qui me fait chialer comme un môme furieux qui n’arrive pas à comprendre, qui n’arrive pas à accepter ce qui se passe.

Pas Cabu. Ils avaient pas le droit.

Mais c’est pas une question de droit. C’est comme ça. C’est la vie. C’est tout.

Par contre, aujourd’hui, y a une question de devoir. Un devoir que je me suis imposé : celui de sourire. Celui d’être heureux, de me réjouir. Me marrer avec eux, avec Wolinski, avec Cabu, avec Charb, avec tous les autres griffoneurs, crobardeurs, ratureurs de pages blanches et se foutre de la mort.

Et pour ça, il y a les vœux de Charb, qui nous rappelle qu’il y a jusqu’à la fin janvier pour les souhaiter. Il y a aussi Cabu, qui joue au patient sur son lit de mort à qui le psy (Dieu ? de la part de Cabu ? Et puis quoi encore !) demande ses dernières paroles et qui lui répond d’un air ennuyé : « C’est une bonne question, je vous remercie de me l’avoir posée… ».

Et dans les hommages, dans la masse monstrueuse, démentielle, merveilleuse, fantastique de dessins, il y a Banksy qui nous rappelle que notre crayon cassé en deux aujourd’hui, eh bien une fois qu’on aura pris le temps de le tailler, ça en fera deux demain.

Et puis il y a les petits haineux, ceux qui n’ont pas pigé qu’à la haine on ne répond pas par la haine. Soit parce qu’ils sont victimes de leur incompréhension, et c’est excusable, soit parce qu’ils sont trop cons, et ça, ça l’est moins.

Au hasard des commentaires sur un site, je croise celui-ci, qui résume bien le problème : « Que l’on ne s’y trompe pas: ceux qui condamnent les attentats en disant « oui mais ils sont allé trop loin » jouent du double langage, et font partie intégrante des fascistes qui soutiennent ces abominations. Il n’y a pas de « oui mais » pour la liberté d’expression. La religion est inférieure aux valeurs de la république, et doit se soumettre à la critique. »

Et le problème c’est qu’il y a nos enfiévrés, les bas du cerveau, qu’ils soient politiques ou religieux, ceux qui ne savent que condamner, haïr, rugir. Ceux qui oublient qu’au milieu de tout ce merdier, au milieu de toutes ces larmes, il y a quelque chose de beau : il y a le souvenir, il y a la mémoire, il y a l’union. Et il y a bien plus. Mais ça, il faut aussi le vouloir.

Alors hier, au milieu de mes larmes, avec ce mal de cœur et ces pensées qui se chamboulent, j’ai essayé d’appeler au siège de l’ennemi numéro un de Charlie, pour voir comment, dans les troupes du petit teigneux, on justifie déjà ses appels aux armes, quand à côté, y a la France qui chiale. Manque de bol, y a mon Skype qui marche pas, et la conversation se résume à des « Allô ? » lancés dans le vide. Rien ne me dit que mon interlocuteur aurait été plus loquace.

Sur une photo d’une place noire de monde, couverte par les petites lumières des bougies qui s’agitent, il y a ces mots, qui encore une fois, frappent juste, des mots qui font plaisir et qui rendent triste du même coup : « 7 janvier 2015 – 12 morts, 66 millions de blessés. » C’est beau la France parfois. C’est dommage qu’il faille en arriver là pourtant.

Quand j’ai su qu’ils avaient eu Cabu, j’y ai pas cru. D’ailleurs, j’y crois toujours pas. Parce que Cabu, on peut pas l’avoir. C’est un géant Cabu. Un monstre. Un monstre sacré. Et ses dessins, ils sont toujours vivants. Ils le seront demain. Et après. Je me suis réfugié dans les bras d’une Allemande, en laissant s’écouler ma peine à grands flots.

Elle m’a recueillie dans ses bras, quand la panique s’est faite la plus forte. Quand il a fallu faire face à l’impossible. Et c’est un Egyptien inquiet qui m’a appris la nouvelle, pour Charlie Hebdo. Et ça m’a travaillé, toute la nuit, à me dire : comment ? Comment, moi, à l’autre bout du monde, je peux faire quelque chose ? Comment, moi, devant un putain d’écran, je peux faire quelque chose ? Comment, moi, face à l’incohérence, à l’absurde, comment je peux malgré tout essayer de me réjouir, essayer d’être heureux, pour faire le plus beau putain de pied de nez dont on puisse rêver à ces cons ? Comment, aujourd’hui, m’assurer d’une petite pierre de plus dans l’édifice, que, non, Wolinski, Charb, Cabu, ils ne sont pas morts.

Alors j’ai fait ce qu’ils ont toujours fait. J’ai pris un crayon et une feuille. Et j’ai dessiné un Cabu. Un Cabu qui sourit avec ses dents un brin de travers, avec ses énormes lunettes rondes, ses yeux rieurs, sa touffe d’écolier paumé, et ses grosses joues merveilleuses. Avec quelques mots en dessous : « T’avais raison Cabu, un crayon, qu’est-ce que c’est chouette ! »

Un instant, j’ai failli écrire …qu’est-ce que c’est chouette comme arme. Heureusement, je ne l’ai pas fait.

Et du coup, ça m’a donné la réponse à ma question. Savoir quoi faire. Alors, à sept heures, je me suis précipité vers le magasin du coin, et j’ai raflé une cinquantaine de crayons gris. Et puis j’ai commencé à les distribuer autour, en commençant par un Chinois.

C’est à cause d’un crayon gris que douze types sont morts. Mais le crayon gris, il est plus fort que la mort.

Hier, on a tenté de faire du mal à la liberté d’expression, à la liberté de la presse. Et honnêtement, je m’en fous, parce que ce sont des trucs que notre pays s’amuse déjà trop souvent à mettre à mal. Mais on a tenté de faire du mal à l’art. Et ça, c’est un truc que je peux pas laisser passer. Alors je suis allé distribuer mes petits crayons. Pour qu’ils aient des trucs à écrire, des trucs à dessiner, bref, pour qu’ils laissent une chance à demain de se construire. Un beau demain, plus beau qu’hier.

Putain Cabu. Tu vas me manquer.

 

L.T.  8-1-2015

Wolinski-Cabu-les-papys-font-de-la-resistance

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~ par Zegatt sur 8 janvier, 2015.

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